
Frères et sœurs bien-aimés,
Nous voici au terme de l’année liturgique, rassemblés pour célébrer la solennité de notre Seigneur Jésus Christ, Roi de l’Univers. Lorsque nous entendons le mot « Roi », notre esprit imagine spontanément la gloire, le pouvoir, le trône d’Or, et la force des armées, comme le roi David dans la première lecture, oint et reconnu par toutes les tribus d’Israël.
Pourtant, la Parole de Dieu de ce dimanche nous place devant le plus grand des paradoxes. Quel est le trône du Christ-Roi ? La Croix. Quelle est sa couronne ? Les épines. Quel est son sceptre ? Les bras étendus de l’Amour qui pardonne. L’Évangile nous montre le Christ au sommet du Calvaire, moqué et insulté par les chefs et les soldats : « Il en a sauvé d’autres : qu’il se sauve lui-même, s’il est le Messie de Dieu, l’Élu ! » (Lc 23, 35).
C’est là, dans cette faiblesse assumée, que nous découvrons la vérité et la puissance de sa royauté.
Dans notre entendement, il peut y voir au moins trois manières d’être roi:
- La royauté politique à la Romaine, qui domine les autres en les asservissant et en matant les récalcitrants;
- La royauté messianique à la manière de l’attente juive: un descendant de David qui remonterait sur le trône de sa légitimité royale en triomphant des ennemis de Dieu, en les écrasant;
- La royauté à la manière de Jésus : qui ne n’écrase personne et ne contraint personne, mais veut instaurer un dialogue qui valorise l’interlocuteur, comme Jésus essaya de le faire avec Pilate en conduisant lui-même le débat, ou encore avec la Samaritaine (Jn4)
1. La vraie nature du Règne du Christ
Dans la lettre aux Colossiens, Saint Paul nous donne la clé pour comprendre cette royauté. Il décrit le Christ non pas comme un monarque terrestre, mais comme le centre de toute la création : « Il est l’image du Dieu invisible, le premier-né de toute créature » (Col 1, 15). Sa royauté est cosmique et éternelle. Mais surtout, Paul nous révèle la mission de son règne : il nous a « arrachés au pouvoir des ténèbres » et nous a « placés dans le Royaume de son Fils bien-aimé ». Ce Royaume n’est pas un territoire, mais un état : la rédemption, le pardon des péchés et la réconciliation. Jésus n’a pas conquis par la force des armes, mais par le « sang de sa Croix » (Col 1, 20)
2. L’Accès au Royaume, selon l’Évangile
C’est sur ce trône sanglant que s’accomplit un dialogue bouleversant, le cœur de l’Évangile d’aujourd’hui. Au milieu des sarcasmes, un condamné, celui que l’on appelle le « bon larron », reconnaît la vérité cachée. Il ne voit pas un imposteur, mais le Roi.
Il ne demande pas à être sauvé de la mort, mais d’être sauvé après la mort : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume » (Lc 23, 42).
Qu’a-t-il fait pour mériter cette faveur ? Rien. Il n’a offert aucun sacrifice, aucune bonne œuvre, aucune profession de foi théologique complexe. Il a offert uniquement sa repentance et sa confiance absolue en cet homme crucifié à côté de lui. Il a reconnu sa faute et a proclamé la Royauté du Christ au moment même où elle était la plus humiliée.
Arrêtons-nous un peut et mettons un focus la figure du « bon larron »
Dans l’Évangile de Luc, au moment où Jésus atteint le sommet de son humiliation, deux figures se tiennent à ses côtés, encadrant le Rédempteur. Elles représentent l’humanité face à la Miséricorde divine. L’un, le larron impénitent, se joint aux moqueries : « N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi ! » (Lc 23, 39). Il veut un miracle, une délivrance physique. Mais l’autre, le bon larron, prononce ce qui est peut-être le plus grand acte de foi de toute la Passion.
1. La reconnaissance de la faute
La première étape de son chemin vers la sainteté est l’humilité et la reconnaissance lucide : « Pour nous, c’est juste : nous avons ce que méritent nos actes. Mais lui, il n’a rien fait de mal » (Lc 23, 41). Ce malfaiteur, en train de mourir pour ses crimes, ne cherche pas d’excuse. Il accepte le jugement humain comme juste. Il n’y a pas de place pour l’auto-justification sur le Calvaire. Il se déshabille de son orgueil et reconnaît le poids de ses péchés.
Leçon pour nous : nous ne pouvons entrer dans le Royaume du Christ-Roi qu’en reconnaissant humblement que nous avons besoin d’être sauvés, que nous méritons peut-être la croix de nos propres fautes, et que le Christ, lui, est innocent.
2. Le discernement de la Royauté
Le plus extraordinaire est le discernement de ce brigand. Il voit l’homme de douleur, dénudé, épuisé, rejeté, et il voit le Roi. Les pharisiens, les grands prêtres, les soldats qui ont étudié les Écritures et qui cherchent un Messie puissant, ne voient que l’échec. Ce criminel, au bord du néant, perçoit la vérité spirituelle : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume » (Lc 23, 42). Il ne s’intéresse pas à un royaume terrestre visible, mais à ce Royaume invisible qui doit venir. Il sait que la mort n’est pas la fin pour le Christ, mais le passage vers son règne. C’est une foi qui va au-delà des apparences et qui confesse la divinité du Christ au moment le plus sombre.
Leçon pour nous : notre foi dans le Christ-Roi doit être capable de Le reconnaître non seulement dans la gloire d’une basilique, mais aussi dans la pauvreté, la souffrance et la simplicité de nos vies et de celles des autres
3. La réponse de la miséricorde : l’aujourd’hui de Dieu
La réponse de Jésus est immédiate, définitive et inconditionnelle. C’est la promesse la plus rapide et la plus simple de l’Évangile : « Amen, je te le déclare : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis » (Lc 23, 43).
« Aujourd’hui » : le salut n’est pas reporté, il est donné instantanément. La Miséricorde du Christ-Roi ne connaît pas de délais bureaucratiques. L’entrée dans son Royaume est offerte dès l’instant de la conversion sincère.
« Avec moi » : l’essence du Paradis n’est pas un lieu idyllique, mais la communion personnelle avec le Christ. Le Christ n’a pas dit : « Tu seras sauvé », mais « Tu seras avec moi ».
« Tu seras dans le Paradis » : Le bon larron est le premier homme à être canonisé par Jésus lui-même, et il l’est sans avoir eu le temps de faire de bonnes œuvres, sans avoir reçu de baptême d’eau, mais uniquement par la foi et la repentance.
Le bon larron est donc le saint patron de la dernière minute et le premier citoyen du Royaume du Christ-Roi. Il nous rappelle que le Royaume est ouvert à tous, quel que soit notre passé, si seulement nous avons le courage de nous tourner vers le Roi Crucifié avec un cœur contrit et confiant. Le trône du Christ-Roi est le lieu où la justice (la nôtre) rencontre la miséricorde (la sienne), et la miséricorde triomphe.
Cette fête, qui achève notre année liturgique, nous invite à nous tourner vers l’avenir, vers la plénitude du Royaume. Mais en attendant ce jour, comme le peuple de David qui se réunit à Hébron, nous nous réjouissons : « Quelle joie quand on m’a dit : Nous irons à la maison du Seigneur ! » (Ps 121, 1). La Maison du Seigneur est le lieu où nous faisons l’expérience de sa présence royale dans l’Eucharistie, source de notre force et de notre mission.
Conclusion
Le Christ est Roi de l’Univers. Non pas sur un trône de gloire pour l’instant, mais sur le trône de l’Amour qui nous sauve. Sa couronne n’est pas d’Or, mais l’humanité transfigurée par le pardon. Aujourd’hui, confions-nous à lui en disant avec le bon larron : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume ». Et vivons en témoins de la Vérité de son règne, qui est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint.

