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L’univers digital: réseau de relations et espace d’évangélisation.

Abbé Lambert RIYAZIMANA

Abbé Lambert RIYAZIMANA: « L’internet est un réseau de relations à tisser et à vivre, à bien vivre. »

Quand aujourd’hui on parle de smartphone (ou téléphone intelligent), de web 2.0, moteurs de recherche, de réseaux sociaux comme facebook (plus d’un milliard d’utilisateurs !), Twitter, Flickr, Google+, LinkedIn, MySpace, … et encore plus d’autres plates-formes, on se rend compte que tout cela fait partie de la vie d’un grand nombre de personnes, et surtout de celle des nouvelles générations, dont les membres sont souvent « les natifs digitales ou numériques ».  Se fait-il que cela est entrain de constituer un nouvel espace anthropologique, un nouveau mode de penser, de connaître la réalité et de tisser des relations humaines. Il suffit de penser au nouveau type de relations sur facebook pour s’en rendre compte, quand ceux qui sont déjà amis se proposent aussi cette amitié online.

Bien sûr, nombreux sont les dangers et/ou les craintes des dangers du web : la dissolution de l’identité personnelle, l’affaiblissement de la pensée et de la réflexion personnelles, la construction d’une personnalité dépendant de la popularité qu’on a sur le réseau, la propagande à outrance, le langage vulgaire de certains internautes… Il est cependant important de comprendre que malgré les risques, le monde online constitue aussi un réseau de relations au sein duquel communiquer signifie partager son expérience, son émotion, pourquoi pas sa tristesse, témoigner de sa conviction et souvent dans la gratuité totale. Il s’agit d’un espace où on peut et on doit essayer de nouveaux chemins qui portent à Dieu. Bien sûr, la priorité du contact personnel pour l’évangélisation reste indispensable. C’est pourquoi, ne pouvant pas nous contenter du « virtuel », qui est aussi « réel »,  ces relations, si elles ne proviennent pas de ce contact réel, comme le cas dont je parlais à la fin du premier paragraphe, elles devraient avoir cela comme but final.

Nécessité d’évangéliser (en) ce nouveau monde ?

La réponse paraît directe et affirmative. Mais pourquoi y a-t-il tant de réticences pour des personnes (si pas personnalités) « sérieuses » quand il s’agit de s’embarquer sur FACEBOOK ? TWITTER ? FLICKR ?…Quand on parle de « naviguer sur internet », on penser à un embarquement et un déplacement au cours du quel on peut rencontrer beaucoup de personnes, d’hommes d’affaires, de situations, cela dans un ensemble de relations souvent difficiles et complexes.

Avec cette terminologie de « navigation », la mentalité moderne comprend ces plates-formes où s’embarquent des milliers d’internautes, les réseaux (sociaux surtout) leur offrant les possibilités de se rencontrer, de nouer des amitiés, d’échanger des points de vue, des photos, des vidéo, etc.…, cela dans le bien comme dans le mal.

Revenant sur l’évangélisation, je trouve intéressante la traduction italienne du mot RESEAU= RETE. Le mot RETE signifie à la fois RESEAU et FILET. Cela me fait alors penser à la mission que nous avons reçue de Jésus, de jeter le filet en tant que « pêcheurs d’hommes », en ouvrant à ces hommes qui naviguent dans ces nouveaux espaces et qui s’y noient parfois, des portes de Vérité et de foi, des points de repères sûrs, des lumières, surtout que des confusions ne manquent pas chaque fois qu’il y a de grands mouvements de masse.

Jésus invite au changement de mentalité.

 Selon certains exégètes, il n’est pas un fait du hasard que Jésus enseignait aussi, étant dans une barque, allant et venant d’un bout à l’autre de la mer avec ses disciples. Au cours des déplacements, il a donné aussi des leçons importantes au groupe des douze. Il ne s’agit pas donc de permanence. Il a fait route avec les disciples d’Emmaüs, les poussant à changer de considérations sur la réalité. Oui, cheminer invite à changer de mentalité. L’enseignement de Jésus, dans une barque qui ne s’arrête pas, mais se déplace constamment,  pourrait signifier l’invitation qu’il leur lançait de ne pas s’installer dans leurs visions, mais de toujours ouvrir leurs horizons, changer de vision, de mentalité. Je pense que c’est de cela que nous avons besoin, nous les chrétiens, nous qui faisons partie de la hiérarchie de l’Eglise. Préparés et forts de notre foi, forts de la Vérité (de Jésus qui est Voie, Vérité, Vie -Jn 14, 6) nous avons à naviguer avec les autres, jetant le filet (la RETE en Italien) à droite, dans une mer faite de chiffres, c.à.d. dans une mer numérique,  digitale (digit en anglais = chiffre).

Connectés – Interconnectés – Internet.

 L’Internet n’est pas donc, de ce point de vue, un instrument à utiliser comme on se sert d’un marteau, d’une houe, d’un stylo. Il est avant tout un RESEAU, un ESPACE à habiter, un des espaces dans lequel nous tissons et nous vivons nos relations à grand échelle même, un espace dans lequel nous connaissons le monde.

Salle de classe à l'Univ. Pont. de la Ste Croix (Rome)

Salle de classe à l’Univ. Pont. de la Sainte Croix (Rome). Photo de Antonio  Faccilongo- Le Figaro.

Le monde digital n’est donc pas un monde parallèle « au nôtre » que nous pensons « réel » ; il n’est pas que virtuel, faux, aliénant, espace dépersonnalisant, bref, internet ne constitue pas une seconde vie. C’est un réseau de relations. Et puisque notre vie est unique, qu’elle soit celle « physique » ou « digitale », nous sommes toujours les mêmes (d’où il ne faudrait pas dire, écrire sur internet ce que nous ne sommes pas capables de dire et assumer devant des personnes en chair et en os !), toujours authentiques. Nous devons donc rendre domestique  le réseau, y vivre comme dans une maison, en étant des témoins des valeurs que nous devons toujours porter, des valeurs dont nous sommes convaincus, comme chez nous. Nous sommes et nous restons nous-mêmes, chrétiens, pasteurs, même quand nous  nous embarquons avec les autres.

Pause musicale:

Et les dangers ?

C’est vrai qu’il y a des dangers, comme ceux dont j’ai parlé au début de cette réflexion. Mais ils ne diffèrent en rien de ceux de la vie quotidienne. Je trouve que le problème réside dans le fait que le milieu numérique amplifie, rend gigantesque tout cela par la vitesse de transmission et l’accessibilité universelle, globale. Ce n’est pas la même chose qu’un scandale, pour ne parler que de cela, soit connue d’une dizaine de personne dans l’espace d’une semaine que d’être par les mêmes personnes en l’espace de cinq heures ! Dans le deuxième cas, le scandale sera perçu comme « plus scandaleux », puis-je ainsi me répéter. Nous n’avons donc pas à attribuer au réseau nos propres fautes et limites, se serait échapper à notre responsabilité. Déserter le web, par peur des dangers pourrait seulement être un alibi : au sein du réseau, nous sommes qui nous sommes.

C’est pourquoi nous sommes inviter à communiquer aussi au sein du web. Communiquer (communicare, communione) signifie alors partager ce que nous pensons, ce que nous avons, et surtout, ce que nous sommes. Mais, que faut-il communiquer ? Jésus-Christ qui est la réponse authentique au désir humain de Relation, de Communion et du Sens à donner à la vie humaine, où qu’elle soit, sur le web ou non.

Comment le faire ?

Pour témoigner de la Bonne Nouvelle à l’ère digitale, il ne s’agit pas de remplir le réseau des contenus religieux. Cela n’est qu’un pas utile mais qui ne suffit pas. Il faut plutôt savoir cueillir les défis des hommes qui y sont, parce que nous sommes  en relations avec eux. S’ils parlent sur facebook et y partagent leurs émotions, leurs préoccupations, leurs joies, je m’y rends moi aussi ; je les y rejoints. Ils s’expriment sur Twitter, cette  « grande opportunité, ce marché libre des idées, cette place publique où chacun a droit de parole » ? Nous devons y avoir notre place. » Nous devons alors être familiers des défis des gens d’aujourd’hui, de l’intérieur, je dirais même, du ventre du réseau, notre maison d’habitation, en y mettant notre PROFIL fort et luisant de la lumière du Christ. Notre profil doit faire voir aussi au clair qui nous sommes, au cours de ce long voyage de navigation. Nous n’avons donc pas placer la communication et surtout la technique au-dessus de tout mais nous devons être plus attentifs que d’autres au contexte du message, avoir cette conscience qu’en matière de communication (c.à.d. de partage d’expérience, de témoignage, etc.), le contexte dans lequel est produit le message est aussi important que le message lui-même. » Mon Profil sur Facebook, sur Twitter, sur Skype, …, ma signature à la fin de chaque e-mail que j’envoie … constitue un premier message. Je le dis d’expérience, parce que j’ai déjà eu à répondre à des questions que j’estime fondamentales à des personnes qui se sont adressées à moi, après avoir vu mon PROFIL et lu ce que j’y mets de temps en tant.Le défi est donc, non celui d’être d’abord spécialiste des techniques de la communication afin de savoir utiliser le réseaux, mais plutôt de BIEN VIVRE au temps du web, étant donné que nous communiquons ce que nous sommes, nos convictions et nos expériences. Comme ça, nous cheminerons avec tant d’âmes qui titubent, chancellent, se noient même au milieu de cet océan digital, à la recherche du sens de la vie, à la recherche d’une relation, de la vraie relation qui puisse réaliser les rêves les plus profonds de la personne humaine. Cette relation, j’en suis convaincu, n’est pas possible en dehors de Jésus-Christ et par sa Parole dont nous sommes ministres et témoins. Je suis invité à m’embraquer et à jeter le filet (la RETE). Où jettes-tu ton filet ? Sur facebook ? Sur Twitter ? Sur Skype ?… Où ? Ou bien tu as encore peur de te lancer, de naviguer avec les autres, les accompagner, les précéder même comme une lumière, ces personnes à la recherche d’une relation qui puisse donner un sens à leur vie ! As –tu choisi de les abandonner seuls dans cet espace, afin qu’ils y mettent seulement ce qu’ils veulent ou ce qu’ils peuvent atteindre parce qu’ils n’ont pas quelqu’un qui puisse y mettre un autre contenu ? Tel est le défi lancé à toi, à moi. Allons-y !
 
 

N’ayons pas peur des médias, les papes nous servent de bon exemple.

A. Lambert RIYAZIMANA

Avant de conclure mon article du 17 Aout  de cette année sur l’univers digital comme espace et opportunité d’évangélisation, j’ai parlé des dangers dont beaucoup ont peur quand il faut se jeter dans cet univers de la communication. Mais cela partait de notre initiative, sans que quelqu’un nous pousse à répondre. S’il est dur pour nous de prendre l’initiative, je m’imagine combien il sera pénible de devoir répondre à une requête d’un journaliste, surtout s’il n’est pas de notre camp, de notre obédience.

En ces derniers jours, je suis resté longtemps  à m’interroger sur la valeur des dernières interventions de nos deux Papes, le Pape François et le Pape Émérite, Benoît XVI, qui écrivent et répondent via le quotidien la Repubblica. Le pourquoi de ces quelques lignes? Simple: je ne puis m’empêcher de considérer que cela a servi de coup d’envoi, sinon « ré-envoi » de ceux qui ont peur d’affronter ce « monstre » qu’est ma presse. Je voudrais livrer ici quelques considérations.

Sur l’avion du retour des J.M.J de Rio de Janeiro, le Pape François a parlé aux journalistes de sa « peur » d’affronter la presse, une peur qui s’est effacée petit ) petit au cours de la conversation qu’il a tenue avec eux. Il leur a confié qu’il les a trouvés par contre sympathiques… Ainsi affronta-t-il tant de questions, librement (je n’ose pas dire à l’improviste!). Mais cela à été toujours de la sphère du normal. Qu’un pape donne une interview, des journalistes sont témoins de cela. mais que le Pape réponde à un athée, dans un journal qui n’est pas « Osservatore Romano » ou assimilés, mais dans Repubblica, cela a suscité beaucoup d’interrogations. Cela fut accru par le fait que le Pape Émérite fit de même quelques jours après en répondant à un mathématicien athée, via le même journal qui n’est pas beaucoup clément, du moins à mon avis, envers l’Église Catholique. Quelles leçons pouvons-nous en tirer?

J’en ai entendu et j’en connais qui tremblent quand ils entendent qu’un journaliste veut les voir, veut parler avec eux. Ils commencent à s’interroger sur ce qu’ils auraient combiné (c.à.d fait de mal) pour qu’ils attirent l’attention des journalistes. mais je pense qu’il nous faut profiter de l’occasion pour dire un mot qu’il vaut la peine de dire, étant donné que ce journaliste ne pourra pas retourner à la rédaction sans le matériel nécessaire pour son service. Tu ne diras rien, peut-être, par « fausse précaution », mais tu n’empêcheras pas les autres de dire ce qu’ils pensent et « ce qu’ils pensent que tu aurais dit ».  Les deux Papes, en entrant en dialogue avec le monde (même celui athée!), ils n’ont fait que répondre à l’invitation de Saint Pierre qui nous demande d’être toujours prêts à rendre le raison de notre foi à ceux qui ne le demande (1 Pierre 3,15).

Il y a ensuite le danger, ou mieux, la peur d’être critiqué. J’estime qu’il est question de mémoire, étant donné que nous sommes souvent ds hommes de « courte mémoire ». Quand est-ce qu’une intervention du Pape n’a pas fait objet d’analyse, de critique, souvent même peu courtoises? Pensons-nous que ce soit le choix de s’exprimer par le canal d’un journal laïc (au sens occidental du terme) qui est à la base des réactions? Loin de là. par ailleurs, beaucoup sont revenus sur cette ouverture d’esprit qui va trouver l’autre dans son milieu de vie, de travail: il s’agit, pour reprendre les termes du Pape, de « sortir jusque dans les périphéries existentielles de la vie« . Qu’on se détrompe donc. Ce n’est pas le fait de parler au micro du journaliste qui fait réagir, mais la nature même du message qui dérange, peu importe la manière dont tu le livre.

En concluant, je pense qu’une invitation nous est lancée de la part de l’Église: n’ayons pas peur de parler, de témoigner de nos convictions de chrétiens, fût-ce devant le micro du journaliste. Ce dernier est en avant tout préoccupé de recevoir du matériel pour écrire, pour parler. Avez-vous jamais vu sortir un journal avec des pages vides, ou bien entendu un édition d’informations où l’on s’excuse parce qu’il n’y a pas eu de nouvelles à raconter? SI tu ne dis rien, les autres le diront à ta place et souvent même contre toi-même. Pourquoi alors avoir peur quand le Pape nous y devance et se donne pour exemple?

Le journaliste burundais « incompris » du législateur et qui « ne se comprends pas bien » non plus!

Les débats actuels concernant les rapports entre la communication et la politique, entre les professionnels des médias et la politique, sont au cœur d’un questionnement de plus en plus fondamental. En effet, ce que la communication fait à la politique est la médiatisation pendant que ce que la politique fait à la communication est la régulation[1]. Ce rapport est souvent (pour ne pas dire toujours) conflictuel. Nous vivons ici et là un malentendu entre les acteurs de la vie de la société, et je pense que la plupart des fois, cela vient du fait que les uns et/ou les autres ne comprennent pas bien qui sont réellement leurs interlocuteurs. La situation devient grave quand les groupes qui se  mettent à discuter n’ont pas clairement leur identité et la tâche qui en découle.

C’est à ce double niveau que je situe le malentendu qui se trouve actuellement entre les professionnels, ou mieux, les opérateurs des médias du Burundi et le législateur qui a un mot à dire sur la presse comme sur les autres acteurs de la vie nationale. Les journalistes sont aussi des citoyens. Comment doit-on comprendre le journaliste et son travail pour l’aider par la suite à contribuer au bien de la société ? Quel doit être l’apport du législateur pour « lubrifier » son travail ? Quel regard critique pouvons-nous porter à certains points qui ne requièrent pas l’unanimité des deux acteurs susmentionnés dans le nouveau projet de loi en examen dans la chambre haute du parlement ? Ces quelques lignes  voudraient donner une petite contribution.

Le législateur et le journaliste comprennent-ils chacun son devoir?

J’ai été agréablement touché par l’analyse qui a été dernièrement par Roland Rugero quand il parlait de ce que devrait être un

Sergio G.Perez & Lambert R.(Radio Vatican, Avril 2013)

journaliste professionnel. Nous sommes devant un métier particulier, « une vocation » et non pas seulement une carrière. Le journaliste qui s’y engagerait poussé simplement par des contraintes de la vie quotidienne ne réussirait pas, et je ne crains pas d’être contredit à ce point. Jusqu’où va son travail ? En lisant les journaux le matin, en écoutant les informations quand il attend que soit prêt son petit déjeuner (pour qui a la chance de le trouver !), en ouvrant la page internet de son Smartphone avant d’aller au lit, … ), il ne fait que ce qui fait partie de la vie, non seulement une profession. Il n’a pas, à proprement parler, d’heures de travail. Que cherche-t-il en tous cela ? La compréhension de la réalité, estimé-je. Qu’en fait-il ? Ici commence alors le métier du journaliste.

Même si le peuple a droit à l’information, il faut dire qu’il n’existe pas de pacte « formel » entre le journaliste et le peuple en matière de journalisme. Le journaliste travaillera comme un artiste qui sent en lui le besoin de représenter le bien comme bien, et le mal comme mal. Mais, il est souvent difficile de déchiffrer un tableau d’un artiste sans une interprétation préalable. C’est pour cela que le journaliste n’est pas là pour « transmettre simplement les opinions du peuple », ni uniquement « défendre le peuple des exactions du pouvoir », comme cela a été dit lors de la synergie des médias du 18 avril ce qui se réduit à la contestation, mais donner le sens profond de la réalité qui se passe sous nos yeux. Ce serait vraiment trop peu comme tâche, si je paraphrase Rugero[2].

Les choses ne sont pas souvent claires même dès le départ : il suffit par exemple de voir l’identité que transmettent les différentes dénominations. Si on se dit « Voix des sans voix » (en cas de la R.P.A), « Ijwi ryawe » (en cas de REMA FM) pour ne donner que ces deux exemples, l’identité revêt à première vue, un caractère partiel  et cela n’étonnera pas quand on glissera « du partiel » vers « le partial », ou tout au moins, être ainsi perçu selon qu’on change de manettes de commandement du pouvoir. Je ne pense pas que ce soit la même chose quand on parle de « La Voix de l’Amérique » (V.O.A), des « Voix du Burundi », de « Bonesha FM » : ceci apparaît non exclusif dès départ et ce sera ce défi qu’il faudra toujours relever pour la suite. Les deux groupes d’appellations ne transmettent pas, à mon entendement, des  « premières impressions » identiques. L’erreur, (si erreur il y a), ne vient-il pas peut-être d’un doute « a priori », que le pouvoir en place, quel qu’il soit, ne peut pas garantir l’intérêt commun ? Ceci ne veut pas dire que je minimise un fait important, que la presse burundaise (i.e. les médias privés) soit née dans un contexte de guerre où une voix unique n’augurait aucune certitude sur l’impartialité de l’information. Faudrait-il faire un autre pas pour bien décliner son identité par la pertinence des analyses qu’on porte sur la réalité, et non seulement être une caisse de résonnance de ceux qui, selon leur appartenance politique ou leur positionnement par rapport au pouvoir en place, ne sont pas sûrs de faire entendre leur voix sur tel médium que sur tel autre. Les médias ainsi conçus ne seraient que des instruments de relais des opinions ! Bien que cela soit important pour le début d’un dialogue et d’un débat contradictoire, j’ai peur qu’on ne soit resté pendant des années sur ce seuil, ce qui ne fait qu’ « aligner politiquement » les médias burundais d’un côté ou d’un autre. Chers amis journalistes, que dites-vous de vous-mêmes avant de s’attaquer à ce que les autres disent de vous ? Il est impérieux de répondre à cette question.

La délicatesse du métier de journaliste.

Une des question auxquelles répond le journaliste est : « Que se passe-t-il au juste ? Que s’est-il passé ? ». Il ne s’agit pas d’un travail de collecte et de compilation d’événements, mais de les observer afin d’aider son lecteur/auditeur, même celui qui en aura été témoin oculaire et auriculaire, à aller à l’essence des faits en en comprenant les mécanismes souvent complexes qu’ils vont au-delà de l’événementiel. Ce n’est pas facile ! C’est un travail comparable à l’extraction de l’alcool à partir d’une matière quelconque. On a certes besoin de beaucoup de matière, mais on en recueille peu comme alcool, en réalité. Le journaliste ne sera donc pas celui qui nous relatera tout ce qu’il aura recueilli, et les conditions devront toujours lui permettre de recueillir le plus de matériel possible : l’accès à toutes les sources possibles, sans limitations. Il pourra alors nous donner une interprétation. La double question que je me pose est de savoir si c’est vraiment cela qui meut nos journalistes d’une part, ou bien si la loi qui est en train d’être analysée permettra de faire ce travail. Du moment que la loi se borne à des restrictions quand il fallait être le plus positif possible, quand on se penche sur ce que l’on doit pas faire, une telle loi rate ses objectifs.

Etre journaliste, en outre, ne signifie pas être neutre[3] par rapport à la réalité. Donner une interprétation de ce qui s’est passé (WHAT ?) ne peut jamais être neutre surtout quand il s’agit des actes humains. Un petit exemple : dans une dictature, si un policier était tué par le peuple, certains ne diraient-ils pas qu’un membre des forces de l’ « ordre » (ordre pour le pouvoir !) a été assassiné, tandis que d’autres diraient que le peuple s’est libéré d’un oppresseur ? Ce n’est donc jamais si neutre qu’on le pense, j’estime. L’information se transmet par une formulation textuelle non neutre.

D’une part, renoncer au jugement, et de l’autre,  s’attaquer à celui qui sonne sa vision comme il en a été le cas chaque fois qu’on a interdit aux médias de nous faire l’éditorial, en restreignant le travail à collecter et diffuser des faits (ce qui n’est pas non plus facile !) ne serait pas être soucieux ne pas s’aligner pour ou contre le pouvoir en place, mais ce serait purement et simplement renoncer à informer avec vérité. En démocratie, le pouvoir ne peut pas empêcher la diversité de l’interprétation (le fait étant le même) qui fait partie de la tâche du journaliste. A-t-on besoin d’un diplôme pour porter un tel regard à la réalité ? Bien sûr que oui ! Cette condition est-elle exclusive ? Absolument NON ! L’expérience qui s’acquiert avec le temps, le contact effectif avec les faits, les acteurs ou les témoins aide à comprendre le sens des choses à interpréter. Quand il faudra « bien écrire », il y a le comité de rédaction. J’estime que c’est le même cas pour nos honorables parlementaires dont on ne cesse de souhaiter un contact régulier avec le peuple pour connaitre ses desiderata. Quand il faudra rédiger les lois, je pense qu’il y a des experts pour cela. Ce n’est donc pas primordialement et exclusivement une question de l’élite, une question de diplôme.

Il ne faudrait pas en outre penser que ce débat concerne seulement les journalistes de profession, parce qu’ils n’ont pas le monopole d’interprétation et de contribution en vue d’une compréhension préalable de la vie. Ne pas garantir cela pour tous est une atteinte à la liberté d’expression en tant que telle. C’est la négation d’une liberté consacrée par le régime démocratique qui, loin d’être une anarchie où chacun balance ce qu’il veut et comme il veut, contre qui il veut, admet la pluralité d’idées et d’opinions sur le sens à donner aux faits.

Entre le droit au secret professionnel et devoir moral.

Cette question ne concerne pas principalement le droit, elle est fondamentalement une question de devoir, et du « devoir moral » du journaliste. Oui, le régulateur du jeu[4], c’est le pouvoir public en place. Cependant, la législation ne peut jamais résoudre à fond ce problème. Dans ses acceptions, le secret professionnel journalistique en ce qui concerne l’anonymat de la source de l’information est une question de justice et de vérité. Il concerne objectivement la matière qui doit être tue (en cas d’un fait raconté off record en vue d’une meilleure compréhension de la chose), et subjectivement le devoir de respecter la parole donnée à la source, quand bien même l’information serait portée au public par une autre source. Les aspects essentiels sont donc l’anonymat de la source puisque seule l’information nous intéresse, l’occultation des contenus informatifs qui peuvent porter à identifier la source (on dit chez nous : une source bien informée, proche du pouvoir, …), le secret professionnel d’une tierce personne, connu pendant le travail (ex. le champ médical)…

POURTANT, il n’est pas ABSOLU. Des problèmes éclatent quand la magistrature, qui a bien d’autres voies pour enquêter, veut le concours du journaliste. Celui-ci est une personne qui a une conscience et qui doit travailler pour le bien commun. Quelqu’un disait que « quand les cloches de l’Eglise sonnent, il ne suffit pas seulement de les entendre. Il faut aussi savoir qui les sonne» : s’il en a la faculté, si c’est l’horaire juste, etc. Ainsi, le journaliste doit savoir juger ses sources, et surtout ne pas déléguer sa responsabilité à un corpus légal, puisque les sources ne doivent pas le manipuler au détriment du service du bien commun. Qu’arriverait-il si un terroriste confiait à un journaliste qu’il explosera une bombe en plein marché ? Il en irait de la conscience du journaliste de décider ce qui est juste! Cependant, il restera inacceptable que le pouvoir public exige de révéler la source d’information : il s’agit plus du domaine du devoir moral du journaliste de décider pour le bien de tous, sans y être contraint. Je me demande alors en quoi la loi en cours d’analyse contribuera au renforcement d’une telle culture de prise de conscience morale. En augmentant la peur des amendes ? J’ai cru comprendre que les amendes exorbitantes auront comme pour objectif principal de limiter les dégâts par craintes des répercussions. C’est vraiment un faux pas qu’il ne faudrait jamais laisser passer, l’Etat ne peut ainsi éduquer une conscience professionnelle. Plutôt, la stratégie contraire serait celle d’utiliser ce qu’on attend recouvrer des journalistes pour des formations, des sensibilisations et autres moyens en vue d’une prise de conscience toujours accrue du sens du bien commun pour les journalistes comme pour les autres citoyens. Quel est le pourcentage du budget de l’Etat dédié à de tels investissements à long terme ? La réponse est évidente. N’espérons pas tirer profit des erreurs, il y en aura toujours, soyons plus positifs. Le secret professionnel est donc ici plus « un devoir moral envers la source, en vue du bien commun », qu’un droit devant la juridiction. Il faut renforcer le premier aspect pour plus de responsabilité.

Sans la reconnaissance de ce droit, on sera condamné à écouter les sources gouvernementales, et mêmes ces dernières s’exprimeront sur certaines choses et pas sur d’autres, selon les caprices et les intérêts du moment, parce qu’elles auront la garantie d’être citées sans  la moindre préoccupation des poursuites judiciaires. Et alors ? Adieu la démocratie, adieu la pluralité d’opinions. Ne faut-il pas encore plus de dialogue, de compréhension mutuelle, d’ouverture et de collaboration, pour que chacun prenne conscience de son identité et de la tâche qui en découle ?

Par Lambert RIYAZIMANA


[1] On lira avec intérêt BRETON, Ph & PROULX, S. L’explosion de la communication,

surtout  le Chap. IX. Analyses politiques de la communication pp.192-220.

[3] Norberto Gonzalez Gaitano, La interpretación y la narración peridística, Eunsa, Pamplona, 1998, PP.13ss. Voir aussi FUMAGALLI, A. & BETTETNI, G. Quel che resta dei media. Un etica della Comunicazione, Milano 1998, PP.38-44.

[4] PIGEAT, Henri, Média et déontologie. Règles du jeu ou jeu sans règles ? PUF, Paris, 1997,, surtout les chapitres 5 et 6.