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La foi qui agit dans la charité: plus qu’efficace, elle est fidèle et créative.

TalentsLa liturgie de ces dernières semaines de l’année liturgique nous oriente résolument vers l’attente du retour du Christ Roi, que nous célébrerons dimanche prochain. Eclairé rétrospectivement par la parabole des talents, le poème du livre des Proverbes exaltant une femme vaillante peut être lu dans la perspective d’un idéal de vie généreuse, dynamique et ouverte même au risque. Il s’agit d’un poème qui prend toute sa signification si on pense à l’image de la femme de l’antiquité, alors considérée comme « une chose » appartenant à son mari. Pourtant, ce poème décrit les qualités de cette femme, sans omettre même son activité économique qui la sort même du seul horizon familial. C’est un risque, du moins, en ce temps. Comment ne pas oser risquer si on est fidèle ? C’est alors ce qui lie la parabole des talents à cette lecture, quand elle parle de celui qui n’a pas osé risquer, dont la « prétendue fidélité » est restée stérile.

La parabole de Matthieu nous fait pénétrer dans un monde plus complexe, où le mécanisme d’enrichissement annonce étrangement le système capitaliste. Il s’agit de risquer afin de fructifier une somme d’argent, par le travail certes, mais aussi par un choix judicieux en rapport avec le placement. Au temps de Jésus, un talent était un lingot en argent ou en or qui valait 6.000 deniers, c.à.d. l’équivalent de 6.000 journées de travail (Voir 25 ème dimanche T.O – Cfr Mt 20,2 : les ouvriers de la dernière heure). Il faut toutefois comprendre que la pointe de la parabole est dirigée contre la conduite timorée et stérile du 3ème serviteur. En effet, c’est une illusion de croire que le salut puisse résider dans la seule conservation de ce que l’on a. A propos de ce texte, Saint Grégoire dit dans une de ses homélies : « Celui qui a recevra encore, et il sera dans l’abondance. Mais celui qui n’a rien se fera enlever même ce qu’il a. » Saint Grégoire commente : « On donnera en effet à celui qui a, et il sera dans l’abondance, parce que celui qui a la charité reçoit aussi les autres dons. Mais celui qui n’a pas la charité perd même les dons qu’il paraissait avoir reçus. Aussi est-il nécessaire, mes frères, que vous veilliez à garder la charité en tout ce que vous faites. Et la vraie charité, c’est d’aimer son ami en Dieu, et son ennemi à cause de Dieu. »

On pourrait penser que nous ne sommes pas concernés par cette conduite du 3ème serviteur. Loin de là ! Qui est alors visé ? Tous ceux qui, devant le message de l’Evangile, refusent les exigences de Dieu et de l’Eglise, en arguant que c’est trop rigide, difficile (pensons seulement au discours de l’indissolubilité du mariage dont on parlait durant le synode !) ; les chrétiens qui enfouissent la Bonne Nouvelle par peur ou risque de se compromettre (bā Ntirûmvéko, « ntā guhāndwa ku rurími ikirēnge kírihó », … ; tous ceux qui reposent sur la bonne conscience de leur baptême et de leur pratique religieuse en pensant que Dieu ne demande pas davantage,… La liste pourrait être longue.

A chacun de nous, le Maître a confié quelque chose et s’en est allé, il s’est éloigné. Voilà bien une situation humaine. Notre vie se déroule sous le signe d’une « absence » de Dieu que beaucoup vivent comme s’il n’existait pas. Il y en a qui ont dit qu’il est même mort (exemple : Sartre, et non seulement. Il suffit de lire Mt 24, 37-44 ; 24,46-51 ; 25,1-13). Oui, le temps de l’absence du Maître est long et éprouvant. L’image que nous nous faisons alors de lui va commander notre attitude. C’est le nœud de ce texte de l’Evangile. Une relation faussée de Dieu considéré comme un tyran dont on a peur, ne pas le considérer comme un père, comme un Dieu qui fait alliance, un Dieu qui veut profiter de nous « en moissonnant où il n’a pas semé ». Est-ce le cas ? Ce Maître a-t-il repris les talents et leurs bénéfices ? Je pense que non ! Laissons-nous surprendre par la parabole encore une fois.

Il y a une surprise qui vient du fait que le seul personnage vraiment préoccupé du retour de son Maître, n’est pas celui qui est cité en exemple. La parabole fait même une large place aux réflexions intérieures du troisième serviteur – à vrai dire très inquiet à la pensée de la confrontation avec cet homme dur dont il redoute le retour. Les deux premiers, eux, ne se posent même pas de question : à peine leur Maître est-il parti, qu’ils reprennent « aussitôt » le travail, sans se faire d’état d’âme, continuant leur activité comme si le Maître était toujours là. Pour eux rien ne semble avoir changé, tant le souvenir de leur Maître demeure vivant dans leur mémoire. De fait : le Maître n’a jamais quitté la maison de leur cœur. Pourtant, c’est bien les deux premiers serviteurs, qui ne se préoccupent ni du départ ni du retour de leur Maître, que la suite du récit désigne comme modèles de l’attitude juste ; alors que le troisième s’entendra reprocher son manque d’initiative, lui qui était tellement préoccupé de ne rien perdre de ce que « ce Maître dur » lui avait confié.

Il donc est frappant qu’à son retour, le Maître ne récupère ni son bien, ni l’intérêt ; il se contente de constater la fécondité des efforts de ces « bons et fidèles serviteurs », et de leur promettre de plus grandes responsabilités puisqu’ils se sont montrés dignes de sa confiance. Bien plus : il les invite à entrer dans sa joie. En outre, rien dans la parabole ne nous permet de dire que le Maître avait moins de sympathie pour le troisième serviteur : chacun a reçu « selon ses capacités », et le serviteur qui a fait fructifier deux talents reçoit la même récompense que celui qui a doublé les cinq talents. Les serviteurs ne sont donc pas jugés sur leur efficacité, mais sur leur fidélité. Or le dernier serviteur n’a pas du tout eu la même attitude intérieure que ses collègues par rapport à son Maître. Loin de lui faire confiance, il s’est défié de lui, a eu peur et ne voulant courir aucun risque, il n’a rien entrepris pour faire fructifier le talent qui lui avait été confié. Lui aussi agit envers le Maître conformément à l’image qu’il s’en fait : il refuse de travailler pour un Maître « paresseux », qui fait travailler les autres pour lui ; aussi se verra-t-il reprocher sa paresse. Il s’imagine son Maître « mauvais », « moissonnant là où il n’a pas semé, et ramassant là où il n’a pas répandu le grain » ; et le Maître lui reprochera sa malice. Le « mauvais serviteur » s’est lui-aussi inspiré de l’idée qu’il se faisait de son Maître, et s’est laissé façonner à son image. Aussi se voit-il renvoyer à son lieu propre : dans les ténèbres, exclu de la joie des fils, et loin de la présence de celui qu’il n’a pas voulu reconnaître comme Père.

Une chose est certaine : le Seigneur vient. Où ? Quand ? Il ne nous appartient pas de le savoir : « Le jour du Seigneur viendra comme un voleur dans la nuit». Dès lors l’attitude qui s’impose est la vigilance : « ne restons pas endormis comme les autres » insiste saint Paul, c’est-à-dire comme les jeunes filles insensées de la parabole des 10 vierges, « mais soyons vigilants et restons sobres » comme les vierges sages qui gardent leur lampe allumée dans l’attente de la venue de l’Epoux. Le vaccin cintre le risque de cette « fidélité stérile » est « la foi agissant par la charité ».

Comme Eglise, Jésus nous invite à participer à la nouveauté de sa mission messianique.

Césarée de Philippe

Césarée de Philippe

Après l’épisode de Tyr et Sidon, avec les douze, Jésus s’est retiré dans la région de «Césarée-de-Philippe », ville construite par le tétrarque Hérode-Philippe près des sources du Jourdain, et ainsi dénommée en l’honneur de l’empereur Auguste. Jésus a-t-il voulu susciter la reconnaissance de son identité messianique sur l’horizon de cette cité élevée à la gloire des grands de ce monde, afin de suggérer l’antagonisme irréconciliable entre le Royaume de son père et les Empires d’ici-bas ? Ou bien a-t-il choisi ce lieu paradisiaque où l’eau coule en abondance et où la végétation est luxuriante, pour signifier que l’accueil de la révélation donne accès à la nouvelle création ? Peut-être faut-il conjuguer les deux interprétations : Jésus pourrait en effet suggérer par ce choix géographique, que l’on n’accède au nouvel Eden qu’en renonçant aux fastes d’ici-bas ?

Césarée était dite « de Philippe » : ce prince avait entrepris de reconstruire la ville à grands frais. Ce contexte convient particulièrement à la déclaration de Jésus à Pierre… Elle convient à cause de l’image des bâtiments qui s’élèvent sur des pierres de fondation, bien entendu. Mais surtout à cause de la démarche même du chantier. Sur les bases d’une ville ancienne, une ville nouvelle se dresse. Cette nouveauté met en relief celle que Jésus nous apporte. Les témoignages que rapportent les disciples en témoignent : spontanément, nous sommes tournés vers le passé, comme celui de cette ville qui n’est plus. Nous n’avons pas les ressources intérieures nécessaires à imaginer la nouveauté du Christ. Jean-Baptiste, Elie, Jérémie,… de grands prophètes certes, les plus grands certainement, mais des hommes du passé. Un passé regretté, mais un passé révolu.

Le seul lien de ces hommes du passé avec le monde à venir est leur retour, que les hommes attendaient. Jean-Baptiste, Elie, ou Jérémie devaient en effet revenir. Leur « esprit », pour être précis. C’est-à-dire l’Esprit qui les animait, l’Esprit de prophétie, l’Esprit de Dieu. Les hommes du temps de Jésus attendaient donc un des disciples de ces prophètes fameux, un prophète qui comme eux serait parfaitement docile à l’Esprit de Dieu. Cette attente est belle, mais elle est pauvre. L’homme qui doit venir de la part de Dieu ne peut être, dans l’imagination des hommes, qu’un prophète. On parle bien du Messie, mais on peine à le définir. La grandeur et la fidélité de Dieu se lit pourtant dans cette attente. Dieu ne la décevra pas : Jésus, pour le moins qu’on puisse dire, est fidèle à l’Esprit de Dieu, il est prophète.

Mais cette réalisation devient une invitation à entrer plus avant dans le mystère, à entrer dans la vraie nouveauté. Pierre fait ce pas. Il parle en son nom propre et la perfection de sa réponse en fait notre modèle de foi. Jésus n’est pas désigné par Pierre seulement comme un prophète, comme un pasteur, comme un serviteur de Dieu, comme fils de Dieu, mais comme « le Messie, le fils du Dieu vivant ». Pierre voit plus loin que ce que lui montre la cohérence avec les hommes du passé. Pierre a laissé l’Esprit d’unité ouvrir ses yeux et il a vu le visage du Christ dans celui de Jésus.

 Pierre« Le Fils de l’homme, qui est-il, d’après ce que disent les hommes ? » La question introductrice semble relever d’un sondage d’opinion ; en terme médiatique nous pourrions traduire : « où en est ma cotte de popularité ? » De fait les disciples répondent en se référant à ce qu’ils ont pu entendre autour d’eux dans les murmures de la foule émerveillée par les miracles du Rabbi : « Pour les uns, il est Jean Baptiste ; pour d’autres, Elie ; pour d’autres encore, Jérémie ou l’un des prophètes ». Le point commun entre toutes ces propositions, est qu’elles se réfèrent toutes à des personnages du passé. Réflexe spontané des masses qui occultent la nouveauté du message et des interventions de Jésus, en tentant de les renvoyer à du déjà vu et déjà connu. Ainsi nous sommes souvent, nous qui sommes habitués à entendre les mêmes choses : « ni Yezu ku kiyaga » (Jésus au bord de /sur la mer), disons-nous pour dire que nous avons entendu mille et une fois les mêmes épisodes. Ils ne nous disent plus rien, ou presque. Il est toujours rassurant de se dire que ce Rabbi n’apporte somme toute rien d’original, mais ne fait que répéter ce qui s’est déjà dit par le passé : cela permet d’éluder la question d’une véritable conversion.

 Mais une telle interprétation de la Personne du Christ se méprend totalement sur son identité et sa mission ; car Jésus n’est pas venu pour redire, mais pour accomplir ; il n’est pas venu pour prolonger une histoire ancienne, mais pour ouvrir des temps nouveaux. Il ne se contente pas de faire écho aux enseignements des Rabbis de la tradition ancestrale, mais il ouvre une brèche vers un au-delà que l’homme ne pouvait même pas pressentir – et encore moins atteindre – par lui-même. Plus encore qu’une doctrine, c’est un chemin que Jésus déploie devant nous ; un chemin sur lequel il passe en premier pour rejoindre le Père, entraînant à sa suite ceux qui ont pressenti la radicale nouveauté de son enseignement et qui lui font confiance.

Lorsque Simon proclame que Jésus est « le Messie, le Fils du Dieu vivant », son affirmation n’est vraie qu’à condition de donner à ces termes une signification radicalement nouvelle, qui correspond à Jésus seul, mais qui ne sera révélée qu’au matin de la Résurrection. Simon (qui sera Pierre) vient en effet de manifester son ouverture à la grâce d’en haut : ce qu’il vient de proclamer n’est pas le vestige de son catéchisme d’enfance, ni le fruit d’un raisonnement humain. Mais il s’agit d’une véritable confession de foi, c’est-à-dire de l’adhésion, à travers des mots connus, à une réalité inconnue, radicalement nouvelle, que Simon a pressentie à la lumière de la grâce, en la Personne de son Maître.

Cet accueil de l’action de l’Esprit Saint, fait de Simon un homme nouveau : il est désormais bien plus que le fils de Yonas ; car un autre s’est joint à lui : le Père de Jésus, qui vient de parler par sa bouche. Par cette intervention divine, Simon est élevé au-dessus de sa simple hérédité naturelle, au-dessus de la « chair et du sang » : il participe désormais à la filiation de Jésus dans l’Esprit. Cette nouvelle généalogie est confirmée par le don d’un nom nouveau : Simon devient « Pierre ». Or ce nom n’est rien de moins qu’un titre messianique : la pierre, le rocher, est une des dénominations par lesquelles la Bible désignait le Christ à venir. Ainsi donc la foi naissante de Simon l’unit d’emblée à son Maître, au point de le rendre participant à son identité et à sa mission. Le ministère des « clés du Royaume » qui lui est confié est également un pouvoir messianique : seul le Christ enseigne, condamne et absout avec l’autorité de Dieu son Père. Ce qui ne signifie pas que celui-ci se plie désormais aux caprices de Pierre et de ses successeurs, mais bien plutôt qu’il s’engage à leur accorder une grâce particulière de discernement, de manière à ce que leurs décisions correspondent à ses desseins.

Ce pouvoir inouï est conféré non seulement à Simon-Pierre et à ses successeurs – qui l’exercent d’une manière paradigmatique – mais il le sera bientôt à tous ceux qui suivent le Christ (Mt 18, 18), c’est-à-dire à l’Eglise entière. Tous, si nous confessons que le Christ est « la pierre angulaire rejetée par les bâtisseurs mais choisie par Dieu » (Mt 21, 42), nous recevrons une « caillou blanc, portant gravé un nouveau nom » (Ap 2, 17). Tous nous sommes appelés à devenir des pierres vivantes de l’édifice de Dieu (1 P 2, 4-6) – à condition de nous laissons équarrir par l’Esprit. Alors nous pourrons aller contre toutes les puissances du mal comme nous le dit littéralement Matthieu en ces termes : « même les force de l’Hadès n’auront pas de force contre elle », c.à.d l’Eglise. Il ne s’agit donc plus d’une Eglise qui reste à la maison d’où elle se défend contre des attaques, mais celle qui sort vers les périphéries de la vie, comme nous le dit le Pape François, pour arracher les hommes à ce qui les emprisonne : la drogue, l’alcoolisme, l’adultère, la corruption, les massacres, etc. Celui/celle qui fait partie de cette Eglise ne peut plus se contenter de dire : Dieu merci, je ne suis pas comme eux, je me garde fidèle, je fais de mon mieux… Il/elle n’aura pas le cœur tranquille tant qu’il y en aura encore qui sont enchaînés par ces maux. C’est une invitation faite à moi. Comment est-ce que le l’accueille et la mets en pratique ?

« Seigneur, par la foi, tu ouvres devant nous une histoire radicalement nouvelle ; tu nous invites à ta suite sur un chemin qui nous fait quitter ce monde ancien et nous donne accès dès à présent à la nouveauté du Royaume. La seule exigence, est que nous nous nourrissions de ta Parole, et que nous consentions à l’action transformante de ton Esprit, afin d’entrer chaque jour davantage dans la compréhension de “la profondeur de ta richesse, de ta sagesse et de ta science” (2ème lecture). Donne-nous de ne pas être des enfants timorés ou ingrats, mais d’oser risquer notre vie en réponse à ton appel, “car tout est de toi, et par toi, et pour toi. A toi la gloire pour l’éternité ! Amen” »

Etre chrétien, c’est croire en la « justice » de Dieu et son « salut » pour tous les hommes.

"Seingeur, viens à mon aide"

« Seingeur, viens à mon aide »

En ce 20ème dimanche du temps ordinaire, la succession chronologique des trois lectures est pleine d’enseignement qui nous demandent de revoir notre façon de considérer les personnes. L’oracle prophétique qui nous est d’abord rappelé devrait irriter, sinon choquer les Juifs après l’exil. Voilà un peuple qui avait une conscience de son élection et qui venait de subir les pires outrages de la part de ses ennemis et auquel le prophète annonce que le Dieu d’Israël accueillera dans on Temple les étrangers qui seront devenus ses serviteurs. Un demi millénaire plus tard l’apôtre des Gentils (païens) Paul mettra en garde les chrétiens de Rome contre le complexe de supériorité que pourrait leur inspirer leur conversion là l’Evangile, comparée à la « désobéissance des fils d’Israël ». Et le tout s’illumine d’une lumière nouvelle dans l’Evangile où Jésus exauce la prière d’une cananéenne, descendante de ceux qui voulaient empêcher au peuple de Dieu de s’établir dans la terre promise, et ainsi Jésus ouvrant une brèche que l’Eglise apostolique ne cessera d’élargir. En effet, elle CATHOLIQUE (universelle) par vocation, cherchant d’embraser et embrasser toutes les cultures en en assumant ce qu’elles ont de meilleur. Quelles sont les valeurs de notre monde moderne qui attendent d’être assumées par l’Evangile ?

Ainsi donc, la liturgie de ce jour nous interpelle non seulement sur nos divergences religieuses, mais également sur nos innombrables exclusions au nom de nos différences, que nous ne parvenons pas à intégrer. Depuis que le péché est entré dans le monde, ces différences sont perçues comme des menaces, qu’il faut à tout prix éliminer. Le geste de violence meurtrière de Caïn n’a cessé de se reproduire tout au long de l’histoire : que de sang versé par jalousie envers la bénédiction divine reposant sur le prochain, dans l’oubli de celle qui repose sur nous. Que de jalousie dans nos cœurs ! Certes Israël avait reçu de Dieu une mission particulière en tant que fils aîné parmi les peuples ; mais cette élection – comme toute élection – implique aussi la responsabilité de partager le don confié. Le Seigneur distribue ses grâces entre tous, afin que tous puissent participer au service du bien commun en partageant ce qu’ils ont reçu. Tout don se pervertit lorsqu’il est approprié d’une manière individualiste pour nourrir la vaine gloire ou le pouvoir de celui qui l’a reçu.

Dans l’Evangile que nous avons entendu, Jésus vient d’avoir une controverse musclée avec les pharisiens sur la notion de « pur et impur » telle qu’elle ressort de « la tradition des anciens ». Comme il a « scandalisé » ses interlocuteurs (Cfr Mt 15, 12), Jésus se retire donc prudemment dans la région de Tyr et de Sidon, terre « impure » par excellence où ses détracteurs ne le suivront pas. Sans doute veut-il faire le point avec ses disciples – élevés à la synagogue, c’est-à-dire à l’école des pharisiens – sur son enseignement quelque peu anticonformiste, pour ne pas dire révolutionnaire. Tout porte à penser que la rencontre avec la femme syro-phénicienne prolonge la réflexion sur les conceptions légalistes concernant la pureté. En fait Jésus se rend à un rendez-vous : l’heure est venue d’accomplir la pédagogie divine concernant les rapports entre Israël et les païens. Et pour être sûr que les témoins puissent dégager le sens de l’événement, le Christ va se situer explicitement dans la lignée prophétique, dont il va porter à terme les enseignements sur ce sujet.

La Cananéenne dont parle l’Evangile appartient au peuple chassé de la Terre que Dieu avait donné à Israël. Elle descendante des anciens ennemis de la réalisation du projet divin sur Israël. Quels sont mes anciens « ennemis » ? Evidemment si je ne les considère pas encore ainsi !! La prière qu’elle adresse à Jésus témoigne cependant d’une étonnante connaissance de la tradition juive : le titre « Seigneur, fils de David » suggère même une ébauche de foi, comme le confirme sa demande, puisqu’elle attend de Jésus qu’il prenne autorité sur le démon qui tourmente sa fille, ce qui est un pouvoir proprement divin. En feignant ignorer la prière de cette femme, puis en repoussant sa demande sous prétexte qu’il n’est « envoyé qu’aux brebis perdues d’Israël », Jésus adopte dans un premier temps le comportement des prophètes anciens. Ceux-ci s’adressaient en effet exclusivement au peuple élu, qu’ils étaient chargés de ramener en priorité le dans la fidélité à l’Alliance. Paul lui-même, dans ses voyages missionnaires, s’est d’abord adressé aux Juifs. C’est par leur désobéissance qu’il s’est tourné vers les païens. Jésus n’a pas non plus été bien accueilli par tous les siens, en commençant par les responsables du culte.

Le silence de Jésus a sans aucun doute également une portée pédagogique il veut obliger ses disciples à s’interroger : cette femme païenne, habitant en terre étrangère, mais témoignant par sa foi naissante qu’elle est visitée par Dieu, est-elle « impure » en raison de son appartenance raciale, ou au contraire, faut-il juger de sa « pureté », c’est-à-dire de la qualité de sa relation à Dieu à partir de « ce qui est sorti de sa bouche et qui provient de son cœur » (Mt15, 8) ? Une autre leçon pourrait être illustrée par l’exemple d’un barrage : en montagne, le barrage semble arrêter les eaux…mais provoque leur montée jusqu’à ce qu’elles soient capables de produire des prodiges. Ainsi, l’expression de la foi de la cananéenne est montée : la voici qui se prosterne et qui appelle Jésus, comme dans une invocation liturgiques dont ne sont pas capables beaucoup de juifs : Seigneur, viens à mon secours. Nos épreuves nous aident-elles à faire monter le niveau de notre relation avec Dieu ? Ou au contraire, nous sombrons dans le découragement !

A vrai dire, les disciples ne semblent pas avoir perçu le problème : leur seul souci est que le Maître donne au plus vite « satisfaction » à cette femme, pour couper court à une situation franchement embarrassante. Pensez donc : un Rabbi juif poursuivi par les cris d’une païenne : quel scandale ! Si les chefs religieux apprenaient cela à Jérusalem, ils auraient beau jeu de le diffamer. Autrement dit, les disciples demeurent tout aussi enfermés dans leur a priori et leur formalisme religieux que les pharisiens qu’ils redoutent. Tout comme la Samaritaine, cette femme cananéenne a perçu intuitivement le mystère de la personne du Christ. Elle sait bien que le pain de sa Parole est destiné aux enfants d’Israël, puisque « le salut vient des Juifs ». Mais elle a deviné que ces enfants font preuve de bien peu d’appétit pour la nourriture que Jésus leur offre en abondance : le Rabbi ne viendrait pas en terre païenne s’il ne fuyait pas ses coreligionnaires. Aussi ajoute-t-elle avec assurance : « les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres » – le terme « petits chiens » ne désigne pas les chiens errants, objet de mépris, mais les animaux domestiques qui jouissaient de la faveur de leur maître.

Jésus jubile donc : « Femme, ta foi est grande ». Par sa disponibilité à l’action de l’Esprit Saint, la femme syro-phénicienne accède au même héritage que les fils d’Abraham : « héritière de Dieu, héritière avec le Christ », elle dispose en son nom propre de la victoire du Seigneur sur le démon. Elle préfigure ainsi la multitude des païens convoqués eux aussi à la Table du Royaume, conformément à la promesse que Dieu prononça par la bouche du prophète Isaïe : « Les étrangers qui se sont attachés au service du Seigneur pour l’amour de son nom et sont devenus ses serviteurs, je ferai bon accueil à leurs holocaustes et à leurs sacrifices », comme nous avons entendu dans la 1ère lecture. Certes, « le salut vient des juifs », mais il ne leur est pas réservé : la « justice » de Dieu et son « salut » sont pour tous les hommes. Tous sont appelés au bonheur dans la maison de l’unique vrai Dieu, dont Jésus nous révèle le visage de Père. Désormais les portes du Royaume ne s’ouvrent plus par la circoncision, mais par la foi au « Seigneur, fils de David.
« Père très saint, réveille en nous la conscience de tes dons et de la responsabilité qui en découle pour nous qui en sommes bénéficiaires. Ne permet pas que nos peurs ou nos jalousies fassent obstacle à ton dessin de salut. Ouvre nos yeux sur nos complicités avec l’indifférence et l’égoïsme de ce monde, et donne-nous de dénoncer avec courage les attitudes d’exclusion préconisées autour de nous. »