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Courageux, patients et libres, cheminons avec Jésus.
Nous continuons à cheminer avec le Jésus de Luc qui nous conduit de la Galilée des nations à Jérusalem où s’accompliront les faits de notre rédemption et d’où partiront ceux qui en auront fait l’expérience pour l’annoncer au monde entier. Notre vie chrétienne est un cheminement avec Jésus, un cheminement qui ne manque pas de discipline que nous recevons du Maître qui nous appelle et nous confie une mission. Pendant une dizaine de chapitres que nous allons lire, apprêtons nos esprits, soyons sportifs pour ne pas nous scandaliser de la radicalité de l’enseignement du Christ qui nous demande de faire une grande et forte expérience de courage, ouverture et liberté. En effet, pour Jésus, il n’ y a ni disciple, ni entrée dans le royaume sans une expérience de liberté, si on n’est pas libre de l’opinion courante, si on n’est pas encore arrivé à prendre à contrepied ce que notre milieu trouve comme normal, excuse et comprend. Allons, partons, écoutons Jésus, mettons-nous en déplacement, non tant topographique, mais surtout spirituel.
Le courage du disciple : « j’ai rendu mon visage dur comme pierre… » (Isaïe 50,7)
Le passage de l’Evangile d’aujourd’hui commence à préciser que les temps sont accomplis. Rien de hasard. Jésus est conscient de ce qu’il attend à Jérusalem. C’est pourquoi « il prit avec courage la route de Jérusalem ». On n’a pas donc à être naïf, il faut prendre au sérieux notre cheminement. Le texte grec de Luc dit qu’ « il durcit son visage pour se diriger vers Jérusalem ». Devant ce danger, on n’a pas à « serrer les fesses » (avoir peur), mais « serrer les dents » (Kuryá umutíma amênyo, ni kó bavugá mu Kiruúndi), faire preuve de détermination. Être, chrétien, c’est aussi savoir prendre une grave décision pour la vie. Une invitation est faite a tous : regarder en face chacun ses difficultés, les combats qu’il a à mener, nos impasses « insurmontables » selon notre jugement… Pourquoi nous laisser aller ? Pourquoi vivre la loi du moindre effort ? Il faut par contre « durcir notre visage, serrer les dents, pour tenir coûte que coûte à la suite de notre Maître. Je dois être sûr : « le Seigneur est avec moi, je ne céderai pas car j’ai rendu mon visage dur comme pierre, je sais que je ne serai pas confondu » (Is 50,7). Sachant que toute vie, malgré les difficultés et les peurs, est une montée avec Jésus vers Jérusalem, tout s’illumine d’une lumière nouvelle. Il nous faut alors faire un autre pas.
Patience chrétienne, ouverture « catholique ».
On pourrait penser que les hostilités entre peuples ou les résistances à l’œuvre du salut sont modernes. Elles sont vieilles comme le monde. La Samarie qui se trouve entre la Galilée et Jérusalem sert d’occasion pour Jésus afin de donner une leçon sur la patience de Dieu et l’ouverture d’esprit. « …On refusa de le recevoir…veux-tu que nous ordonnions que le feu du ciel tombe pour les détruire ?» Nous savons que le temple des Samaritains construit sur le mont Garizim rivalisait avec celui de Jérusalem. Encore des rivalités au Nom de Dieu ! Jésus n’entre pas pourtant dans ces fanatismes. Nous le voyons respecter tous, donner les Samaritains en exemple: la Samaritaine de Jean 4, le bon Samaritain (Luc 10, 30), la reconnaissance du lépreux guéri (Luc 17, 16) etc. il nous faut alors un autre regard sur ceux qui ne pensent pas comme nous, non seulement en matière de foi, mais aussi dans la vie quotidienne. Notre époque a beau parler de tolérance politique, idéologique, mais oublie de donner l’exemple de celui qui l’a bien vécue plus que tous ceux qui en parlent : c’est Jésus.
Oui ! Les religions ont été souvent fanatiques (et ce n’est pas fini !), surtout celles qui se présentent comme une révélation d’un Dieu unique. C’est le cas des textes de l’Ancien testament. Aujourd’hui, Jésus nous nous enseigne à ne pas confondre la cause de Dieu avec la nôtre, ni avec les intérêts de notre communauté religieuse. C’est pourquoi, dans sa patience, il choisit de se replier, de partir pour un autre village. Il attend la disponibilité des hommes. La vérité de Dieu ne s’impose pas seulement comme une lumière éblouissante, mais aussi comme une étoile polaire.
Je me rappelle un épisode de 1995-6, dans une des Chapelles de Bujumbura. De « pieuses » femmes, celles qui ne manquent aucun chapelet du rosaire, dépassées par les violences qui ensanglantaient la ville, étaient en train de prier. Pendant la prière universelle, une d’elles formula cette prière : « Seigneur, ces jeunes « sans échec/sans défaite » (je me rappelle plus desquels elle a parlé) qui tuent les gens, pourquoi ne les extermines-tu pas ? Nous t’en prions Seigneur ». Le prêtre qui présidait la célébration se hâta à conclure, mais vous pouvez penser quelles furent les difficultés quant à la formulation de la collecte qui rassemblait des prières avec une telle intention ! Ne vous en faites pas ! La dame a dit haut ceux que nous pensions a voix basse : je n’accuse personne. Cela diffère-t-il de l’intention des fils du tonnerre ?
On n’a pas donc à nous demander pourquoi Dieu n’écrit pas visiblement son Nom dans le ciel pour que tous puissent le voir, il nous respecte. C’est le modèle de la patience chrétienne qui se manifeste en Jésus. Je m’interroge alors sur mes impatiences… devant mes propres péchés ou les offenses que j’encaisse…devant les lenteurs de la « bureaucratie ecclésiastique… On n’a pas à nous enfermer dans nos ghettos de pensées, en condamnant tous ceux qui ne pensent pas comme nous : ici je pense à mon pays, le Burundi, où certains vivent dans la crainte de mourir à cause de leurs idées. On soit se reconnaître catholique, ouverts à la diversité qui est une richesse. Avec ce pas nous pouvons alors suivre Jésus qui nous appelle.
La liberté du disciple.
Au moment où on refuse d’accueillir Jésus, en voici un qui se propose. On se surprend que Jésus n’accepte pas la proposition. Pourquoi ? La vocation est un oui à Jésus qui appelle, c’est un oui à cheminer avec Lui. L’appel vient de Dieu : «ce n’est pas vous qui m’avez pas choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis» (Jn 15,16). C’est l’expérience de la première lecture. Le Seigneur dit à Elie: «Tu oindras Élisée, fils de Chafat, comme prophète à ta place. » L’initiative appartient à Dieu et vient de Dieu, qui ne discute pas avec Elisée. « Le Seigneur ne va pas demander Elisée s’il en a l’envie ou pas: ne serait pas logique de le lui demander. Effectivement, l’interpellé peut accepter ou refuser. «Permets-moi d’abord… laisse-moi d’abord faire mes adieux… »
Ici on s’aperçoit de la radicalité de l’appel du Christ qui engage notre liberté. Jésus va jusqu’à dire que celui qui n’a pas découvert le règne de Dieu est un « mort ». Celui qui n’a pas le souci des choses de Dieu ne vit pas, au sens fort. Paroles dures. Révélation de la seule vraie vie, celle de Dieu, celle du Règne de Dieu.
Ce service du royaume exige donc des priorités même en face des demandes légitimes. Les demandes des deux derniers appelés sont « raisonnables » : ils ont fait un planning qui serait : d’abord mes affaires personnelles, ensuite les affaires de Dieu. Au seuil de cet été, Jésus me fait un clin d’œil sur mon emploi du temps. Quelle est mon échelle des valeurs ? Quelle est la hiérarchie de mes urgences ? Une chose est sûre : pour être libre et répondre à l’appel du Seigneur, il faut « laisser tomber les chaînes de nos anciens esclavages » (Gal 5,1). Mais alors, lesquels sont les miennes ?
Humbles, sur le chemin de Jérusalem.
Confession de foi de Pierre et annonce de la Passion.
Ce passage de l’Évangile a lieu à un moment crucial de la vie de Jésus. Il s’apprête à prendre la route de Jérusalem afin d’y offrir sa vie pour le salut des hommes. Pour rappel, l’Evangile de Luc est une montée permanente vers Jérusalem, lieu de l’accomplissement de notre rédemption et de Jérusalem partiront les apôtres pour porter annoncer au monde ce qui s’y sera accompli. Le cheminement est donc celui-ci : de la Galilée (des nations) vers Jérusalem, et de Jérusalem vers les nations. Alors, dans cette montée, le temps est mûr. Mais la foi des apôtres est-elle arrivée, elle aussi, à maturité ? C’est ce que le Christ veut vérifier. Lui qui, d’habitude, est extrêmement discret sur son identité messianique, leur demande s’ils ont compris qui il est. Pierre répond « Tu es le Messie de Dieu ! » On peut imaginer un profond soupir de soulagement de la part de Jésus. Mais dans son cœur, il remercie sûrement le Père d’avoir inspiré cette réponse à son apôtre. Il sait que cette conviction est encore faible, que Pierre le reniera le Vendredi Saint.
Le Christ sait aussi que son apôtre impulsif gardera l’humilité nécessaire pour être attentif aux inspirations de son Esprit. C’est aussi cette humilité qui différencie Pierre et Judas. Après le reniement, il se rend compte de la dangereuse situation dans laquelle il s’est mis en allant se chauffer au feu avec les autres. Il sort, se met loin de cela, et pleure son inattention. Comment est-ce que je réagis quand je me rends compte des situations dangereuses dans lesquelles je me mets ? Ai-je cette audace ? Judas n’a pas fait la même chose. Il a pensé que la situation fût irréversible alors que non. Ici alors, nous comprenons que nos professions de foi, souvent incomplètes, titubantes, froides,… ne sont pas des limites, au contraire, des occasions de croissance, des occasions de vivre encore plus humbles. C’est alors que nous pouvons suivre le Maître sur le chemin de Jérusalem et repartir de Jérusalem vers les routes du monde. Après l’ascension de Jésus, en effet, les apôtres, non seulement conserveront la foi, mais la transmettront aux quatre coins du monde connu et donneront leur vie pour elle. Si nous sommes humbles, que pouvons-nous craindre ? Notre foi sera en sécurité !
Nous sommes, nous aussi, membres de l’Église et disciples du Christ. Tôt ou tard, Jésus nous demandera à nous aussi « Et toi, que dis-tu ? Pour toi, qui suis-je ? » Pour la plupart, nous sommes devenus chrétiens par tradition familiale, mais nous ne pouvons pas rester à ce niveau de foi enfantine. Un jour où l’autre, le Christ nous posera la question qu’il a posée à Pierre. Qu’allons-nous répondre ? Ne vivons-nous pas nous aussi d’une foi sociologique qui nous immerge dans l’anonymat ? Croyons-nous vraiment que Jésus est vivant, qu’il est ressuscité d’entre les morts et qu’il est avec nous jusqu’à la fin du monde ? La réponse qui plaît à Dieu, c’est celle qu’on donne avec un cœur d’enfant et une profondeur d’adulte : « Oui, Seigneur, tu es mon Sauveur, le Messie de Dieu ! » La deuxième lecture de ce dimanche nous offre une piste de réflexion : « il n’y a plus ni Grec, ni Juif, ni esclave, ni homme libre, ni homme ni femme… ». Dans l’anonymat, les différences n’enrichissent personne. Mais elles devraient être des occasions de complémentarité. Porter notre croix à la suite du Christ signifie aussi oser sortir de l’anonymat, prendre une position claire inspirée par notre foi. C’est une croix de renoncer à exploiter l’autre quand j’avais l’habitude de me servir de lui pour mes intérêts, renoncer à considérer l’autre comme une occasion. Par contre, je dois arriver à voir l’autre comme don de l’amour gratuit de Dieu. Et alors quelque chose meurt en moi, je meurs à moi-même, chaque fois que marche à contre-courant, avec le risque de devenir impopulaire parce que je ne me règle pas sur n’importe quoi qu’offre « le monde ». C’est une croix quotidienne.
Prions :
Seigneur Jésus, je ne sais pas ce que j’aurais répondu si j’avais été à la place de Pierre. Je n’arrive peut-être même pas à imaginer la scène. Et pourtant, moi aussi, je fais l’expérience de ce dialogue entre toi et tes apôtres ! Aujourd’hui, je suis avec toi de façon aussi réelle que Pierre et les autres, il y a deux mille ans. Augmente ma foi, je t’en prie, Seigneur ! Que ton Esprit-Saint fasse grandir en moi le don de la piété, afin que ma prière te plaise !
« à l’Amour gratuit de Dieu, on répond par l’amour »
“ Celui à qui il a remis davantage l’aimera le plus. »
Il me semble que le thème de l’amour comme réponse à l’amour de Dieu traverse les trois lectures que nous méditons en ce dimanche, en particulier la première et la troisième. Ce qui n’est pas peut-être évident, c’est qu’on ne sait pas si c’est notre amour envers le Seigneur qui attire sa compassion et sa miséricorde envers nous, ou bien s’il n’est qu’une réponse au pardon reçu. En effet, les deux visions sont touts présentes. Par exemple il est dit : si ses nombreux péchés sont pardonnés, c’est à cause de son grand amour ». Où devons-nous alors nos situer ? C’est sûr, du côté de la gratuité de l’amour de Dieu qui fait toujours le premier pas et auquel on ne peut que répondre par l’action de grâce, par exemple, en célébrant ou en participant à la messe qui est EUCHARISTIE : action de grâce. Dès lors, on comprend que notre participation à la prière n’est pas en premier lieu un marchandage pour recevoir des grâces divines.
Arrêtons-nous un peu sur le comportement de cette femme. Que fait-elle ? Pour des personnes qui serait mal intentionnées, elle fait des gestes qu’elle a toujours fait avec ses « clients » (je me l’imagine !) et les pharisiens le remarquent et s’en indignent. Ne veut-elle pas séduire aussi ce Maître qui a eu sa renommée dans la région ?
Ou bien, pour une autre vision moins négative, mais également erronée, n’est-elle pas en train de poser de grands gestes d’amour pour gagner la miséricorde et le pardon de ses péchés ? En effet, sa vie de prostituée est comparable à cela : elle manifeste des gestes d’un amour (qui n’en est pas un !!!) pour gagner quelque chose de la part de celui qui la visite. A la fin, elle le répète pour les autres en cherchant de toujours perfectionner ses gestes afin d’être la plus visitée. En cela, nous pouvons nous aussi concevoir nos actes de prière et de dévotion comme un certain marchandage : Seigneur, tu vois toi-même comment je me fais « violence pour t’aimer : tu ne peux que me combler ! Quel est le sens de notre prière ? notre dévotion ? nos actes de charité ? Ne pensons-nous pas en retirer en échange de la grâce divine ? Si cela n’est pas mauvais, je considère que c’est un peu à côté.
Quel doit être notre attitude ? En visitant la première lecture et surtout en continuant à lire la suite de ce que présente le lectionnaire, nous nous rendons compte que David pose des gestes de pénitences pour s’attirer le pardon de Dieu. Mais hélas, bien que David ne meure pas, le fruit de son union avec la femme d’Urie ne peut pas ne pas mourir. J’ose imaginer que c’est parce qu’il n’est pas le fruit d’un amour vrai avec la femme. Après la mort du soldat, David continuera à avoir des relations avec la femme et de cela naîtra Salomon, dont la descendance nous donne le Messie.
De ce point, je retourne vers le comportement de la femme pour tirer la conclusion suivante : la femme, parce qu’elle est pardonnée, doit abandonner ce qui meut ses gestes pour en donner une nouvelle orientation. Je m’imagine alors que ses gestes ne sont plus, dans leur « essence », ce qu’elle faisait pour ces amants. Ceux qui le voient de l’extérieur pensent encore à son passé. David ne s’approche plus de Bethsabée comme il l’avait fait : ainsi, le fruit de leur union peut demeurer et en porter davantage à son tour. La femme de l’Evangile en portera assez parce qu’elle aura été une occasion offerte à Jésus pour donner sa catéchèse. La femme adultère, parce qu’elle se sent déjà soulagée et guérie, elle peut tout faire pour remercier, allant même à se passer des qu’en-dira-t-on si je me permets de tels gestes au milieu de tous les commensaux. Elle peut aller à contre-courant parce qu’elle mue de l’intérieur par le pardon et la miséricorde de Dieu. On retrouve le cercle fermé (pour ne pas dire « vicieux ») de cette dynamique :
– L’amour est la conséquence du pardon : plus on est pardonné, plus on est porté à aimer.
– L’amour est la cause du pardon : « ses péchés sont pardonnés à cause de son grand amour ».
Comme conséquence pratique de vie chrétienne, nous sommes appelés à changer de vision pour nos actes extérieurs qui manifestent ou voilent notre intériorité. Ce n’est pas d’abord ce que je fais qui me mérite le pardon, mais la gratuité de la miséricorde de Dieu. Pourtant, cela ne peut pas me laisser indifférent. Je me sens dans l’obligation d’y répondre par un grand amour, qui n’a même pas peur d’aller à contre-courant pour manifester combien je suis aimé. La logique change de l’intérieur, quand bien même cela n’ serait pas perceptible pour qui me « juge » de l’extérieur.
Ceci doit et peut alors transformer, dans le sacrement de la réconciliation, la valeur que je donne à la pénitence. Est-ce en premier un acte de remerciement (non seulement de réparation !) à la gratuité du pardon reçu ?
Saint Augustin dit : « La confession des péchés n’est chrétienne que si elle s’inscrit dans une confession de louange ». Confesser ses péchés, c’est confesser d’abord l’amour de Dieu pour nous.








