Accueil » Méditations » Homélies (Page 116)
Archives de Catégorie: Homélies
Pourquoi ne pas vivre et jouir de la joie de servir le Seigneur sans inquiétude ?
« Le Seigneur est mon appui : il m’a dégagé, m’a donné du large, il m’a libéré, car il m’aime ». L’antienne d’ouverture de la liturgie de ce jour nous en donne le fil rouge et la clé d’interprétation : la Parole de Dieu veut nous libérer de nos asservissements, afin que nous connaissions « la joie de le servir sans inquiétude », et que « les événements de ce monde se déroulent dans la paix, selon le dessein » du Père. D’où viennent nos divisions, nos oppositions, nos conflits ? De nos divisions, nos oppositions, nos conflits intérieurs, que nous projetons – individuellement et collectivement – sur notre entourage ! « Aucun homme ne peut servir deux maîtres », nous dit Jésus ; et pourtant, combien de faux maîtres n’avons-nous pas ? Tantôt nous aimons l’un et détestons l’autre, tantôt nous nous attachons à ce dernier et méprisons le premier. Nous sommes sans cesse en contradiction intérieure, divisés entre nos multiples appartenances contradictoires.
Jésus choisit pour exemple l’argent, qui constitue le paradigme de nos convoitises, puisqu’il donne accès à l’avoir, au pouvoir et à la gloire selon ce monde. Ce n’est pas l’argent en tant que tel qui est mis en cause : s’il n’existait pas, il faudrait réinstaurer le troc – ce qui ne serait probablement guère mieux. Mais c’est notre relation à l’argent que Jésus critique : de serviteur, ou plutôt de moyen d’échange de biens et de services, il est devenu une fin en soi, un absolu, c’est-à-dire une idole. Lorsque Jésus met en accusation « l’argent trompeur » (Lc 16, 9), il dénonce le mensonge qu’il représente : ces quelques pièces de métal éveillent en nous des désirs inavouables, qui sont à mettre en lien avec le péché des origines. Coupés de Dieu, nous sommes enfermés dans nos peurs : peur de l’avenir, peur de l’autre, peur de la maladie, peur des imprévus, peur des revers de fortune ; aussi sommes-nous en quête de sécurité, d’assurances en tous genres, que nous espérons trouver dans l’argent, supposé nous prémunir de tous les aléas de la vie.
Notre-Seigneur ne nous demande pas de nous retirer du monde (sauf vocation particulière) pour bannir tout usage de « l’argent trompeur » (Lc 16, 9). Ce que Jésus récuse, c’est de servir l’argent et de lui être asservi, au lieu de nous servir de l’argent pour faire le bien. Notre relation à l’argent – comme toutes nos relations d’ailleurs – doit être ajustée à la Révélation du vrai visage de Dieu : « Votre Père céleste sait ce dont vous avez besoin ». Notre-Seigneur veut nous conduire de l’état d’esclave de l’argent trompeur, à celui de fils dans la maison de son Père. C’est donc une double idolâtrie que Jésus dénonce, l’une entraînant probablement l’autre : l’idolâtrie d’un Dieu lointain, exigeant, indifférent aux besoins de l’homme ; et l’idolâtrie de l’Argent. Il n’est pas impossible que la seconde ne soit qu’une compensation pour l’insatisfaction engendrée par la première.
Illusoire donc le repos qui prétend se fonder sur l’abondance matérielle ! Souvenons-nous du propriétaire dont les terres avaient beaucoup rapporté et qui se disait : «Te voilà avec des réserves en abondance pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence. Mais Dieu lui dit : “Tu es fou : cette nuit même, on te redemande ta vie. Et ce que tu auras mis de côté, qui l’aura ?”». Et Jésus de conclure : «Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu » (Lc 12, 16-21). Heureux celui qui peut dire avec le Psalmiste : «Je n’ai de repos qu’en Dieu seul, mon salut vient de lui : lui seul est mon salut, la citadelle qui me rend inébranlable» (Ps 61) ; il ne sera pas déçu, car il a mis dans le Très-Haut son espérance.
Cela ne signifie pas qu’il sera à l’abri des épreuves, mais celles-ci vérifieront la qualité de sa foi, de sa confiance en Dieu : «Mes frères, quand vous butez sur toute sorte d’épreuves, pensez que c’est une grande joie. Car l’épreuve, qui vérifie la qualité de votre foi, produit en vous la persévérance, et la persévérance doit vous amener à une conduite parfaite ; ainsi vous serez vraiment parfaits, il ne vous manquera rien » (Jc 1, 2-4). Mais pour faire confiance au Seigneur, il nous faut d’abord nous laisser guérir de notre défiance envers le Dieu rival, jaloux de notre bonheur, cette idole monstrueuse qui tyrannise notre cœur depuis que le Serpent a perverti en nous l’image du Dieu Père. Les quelques versets du prophète Isaïe que la liturgie nous propose en première lecture sont un véritable antidote contre ce venin : « Jérusalem disait : “Le Seigneur m’a abandonnée, le Seigneur m’a oubliée”. Est-ce qu’une femme peut oublier son petit enfant, ne pas chérir le fils de ses entrailles ? Même si elle pouvait t’oublier, moi, je ne t’oublierai pas. Parole du Seigneur tout-puissant ». Où est-il le paternel tyrannique qui nous enferme dans la peur ? Cette idole n’a jamais existé que dans notre cœur blessé par le mensonge de l’Ennemi ; la peur de Dieu est l’ivraie la plus redoutable que le malin ait semée dans le champ de nos vies. Elle pousse avec le blé et menace de l’étouffer ; mais le seul moyen de l’empêcher de nuire, ce n’est pas de l’arracher au risque d’arracher aussi les épis, mais c’est de promouvoir la croissance du bon grain, en fortifiant notre foi par l’écoute de la Parole et l’accueil de l’Esprit d’amour dans la prière et les sacrements (cf. Mt 13, 24-30).
Il ne faut donc pas s’inquiéter. Telle est l’attitude des « païens » qui ignorent le vrai visage de Dieu, et continuent de s’inquiéter quotidiennement quant au boire et au manger. Celui qui se sait fils du Père, travaille certes pour subvenir aux besoins des siens, et participe au bien commun de la société à laquelle il appartient ; mais il le fait dans la liberté filiale, c’est-à-dire dans la certitude que Dieu est avec lui dans son effort comme dans son repos, dans ses succès comme dans ses échecs professionnels. De maître, l’argent peut devenir serviteur parce que dans son rapport à Dieu, le croyant est passé de la servitude au service, de la peur à la confiance filiale. Son souci n’est plus de sauvegarder sa vie – il sait maintenant qu’il la reçoit à chaque instant de son Père comme un don d’amour – mais de travailler pour établir la justice du Royaume, c’est-à-dire de rendre à chacun ce dont il a besoin afin qu’il puisse vivre dans la dignité de fils de Dieu ; à commencer par ceux qui lui sont les plus proches : ceux qui lui sont confiés et qu’il est chargé de servir.
“Tu es vraiment saint, Dieu de l’univers, et toute la création (les oiseaux du ciel et les lys de la terre) proclament ta louange ; car c’est toi qui donnes la vie, c’est toi qui sanctifies toutes choses, par ton Fils, Jésus-Christ Notre-Seigneur, avec la puissance de l’Esprit Saint” (Pr. Eucharistique N° 3). Apprends-nous à goûter à la vie comme un cadeau merveilleux et à nous ouvrir à la parole libératrice de ton Fils. Amen.»
« Vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ».
Chers amis,
Nous achevons aujourd’hui la lecture du « sermon sur la montagne », dont l’ampleur se déploie depuis trois semaines et qui nous emmène, dans un ultime mouvement à la contemplation de la splendeur du Père. Jésus continue de révéler l’essence de la vie chrétienne en confrontant son enseignement aux certitudes et aux pratiques en vigueur. « Vous avez appris… eh bien moi je vous dis ».
Le premier adage établit une loi d’équivalence. Il s’agit d’une prescription biblique visant à établir un équilibre, à introduire une pondération du désir de vengeance dans les relations humaines. Le chant de Lamek — « Oui, j’ai tué un homme pour une blessure, un enfant pour une meurtrissure. Oui, Caïn sera vengé 7 fois, mais Lamek 77 fois » (Gn 4,23-24) — est étouffé par la loi du talion — « œil pour œil, dent pour dent » (Ex 21,24). Cependant, cette loi ne peut représenter qu’une étape vers la sagesse. Elle évite à l’homme de tomber dans l’excès, mais elle le cantonne à l’équivalence des objets, sans tenir compte du sujet. Jésus nous invite à prendre le risque d’être humain. L’équilibre de la loi du talion consiste en un effet de miroir, imposant des mutilations réciproques qui tiennent les hommes à distance. EN français, on dit « une fois passe, deux fois lassent (fatiguent), trois fois cassent » et les Burundais disent : « Kabiri karazirwa ! » ou bien « Inyama mbísi ivyūra iyùúmye », et que sais-je encore. Ne nous croyons donc pas avoir dépassé la loi du talion, nous avons encore à apprendre, à évoluer, je crois. La loi de l’amour, au contraire, renonce à l’identique du miroir de nos haines pour affirmer la liberté du sujet : « Eh bien moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant ».
Affirmer sa liberté pour s’affranchir du cercle vicieux du mal n’est cependant pas la seule exigence de l’amour. Il faut encore venir au secours du frère qui a cédé à la violence et l’inviter à communion fraternelle. Jésus appelle cela « tendre l’autre joue ». Par ce geste, Jésus ne nous invite pas à réclamer une nouvelle manifestation de violence ; il attend de nous que nous reconstruisions la fraternité. Tendre l’autre joue consiste à exposer une vulnérabilité volontaire, à découvrir la confiance née de l’amour, à montrer que rien ne pourra affecter la charité. Tendre l’autre joue consiste à dire au méchant qu’il est reçu comme un frère parce qu’il l’est. L’acte de violence est désamorcé de l’intérieur par un geste d’abandon confiant. Seule la confiance peut conduire à l’amour.
En d’autres termes : il faut que nous soyons les premiers à sortir de l’engrenage du mal de la violence. Comme au karaté, il faut déconcerter et surprendre l’adversaire par un geste auquel il ne s’attendait pas, afin qu’il se rende compte qu’en agissant comme il le faisait, il se trompait effectivement. « Aca ahîndura umukényūro », sinon, en nous laissant imposer les règles de jeu par notre adversaire, nous ne sortirons jamais du cercle de la violence, puisque « le feu attire le feu », disent les militaires.
L’initiative de l’amour doit alors être menée à son terme : « Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent ». Jésus ne se contente pas de dénoncer notre système d’équivalence dans la vengeance et dans la violence, il entend que nous renoncions aussi à notre système d’équivalence dans le bien. L’amour ne s’établit pas sur la reconnaissance des similitudes, il ne grandit pas par réciprocité — le frère aimant celui qui est un frère pour lui, l’ami aimant celui qui est un ami pour lui. L’amour procède d’un don gratuit reposant sur une altérité irréductible. Celui qui est à aimer n’est pas le même, il est l’autre ; il n’est pas celui qui est proche, mais celui dont on se rend proche. Ailleurs, Jésus dira : celui dont on se fait le prochain.
Pour autant, Jésus ne renonce pas à nos distinctions. L’autre n’est pas toujours un ami ; il peut être un ennemi. Il est important de le souligner et de ne pas considérer, au nom de notre christianisme, que tous les hommes sont nos amis. L’objectivité de la Parole de Dieu l’emporte sur les bons sentiments. Nous avons des ennemis ; c’est un fait. Reste à bien comprendre qui sont-ils et que nous veulent-ils. Quand la première lecture parle des amis et des ennemis, il faut d’abord comprendre que ce ne sont pas nos ennemis personnels, mais des ennemis de Dieu, des ennemis du projet de Dieu qui veut sauver tous : « Comment ne pas haïr tes ennemis, Seigneur, … je le hais d’une haine parfaite et je les tiens pour mes propres ennemis » (Psaume 139, 19.21). Cette haine signifie alors le refus de leurs projets, de leur idéologie. Qu’en est-il de « mes » ennemis ? A vrai dire, le sont-ils parce qu’ils s’opposent au projet de Dieu ou tout simplement parce qu’ils s’opposent à mes intérêts, à mes calculs mesquins !!!!
Dans la première lecture donc, « ton compagnon, ton frère, les fils de ton peuple » signifient les Israélites. Le fondement de cette solidarité n’est pas le sang, la race, en en tant que Burundais, j’ajouterais, le clan l’ethnie,… Pour les Israélites, le fondement se trouve dans l’alliance qui fait deux un peuple du même Dieu. Lorsque Jésus nous révélera la paternité universelle de Dieu, l’humanité entière sera reconnue comme le peuple de Dieu et le prochain à aimer n’aura plus de frontières. Cela s’est-il encore réalisé dans notre vie de chrétiens, c.à.d. fidèles du Christ ?
Ni haine, ni rancune, mais aussi ni hésitation, ni faux-fuyant pour reprendre celui qui se conduit mal. L’amour fraternel n’est pas un alibi pour fuir nos responsabilités, conclut la 1ère lecture.
Nous avons donc à faire un autre pas : aimer et prier pour nos ennemis. Oui, Jésus nous dit qu’il faut aimer nos ennemis. Et nous, qui avons l’art d’édulcorer l’évangile, nous disons : je n’ai pas d’ennemis,… Oui, il nous faut accepter cette lumière crue et violente que Jésus projette sur l’existence humaine marquée d’inévitables conflits. Toute personne qui ne me ressemble pas, au fond, m’agresse, m’atteint. « Ce-en-quoi-l’autre-est-différent-de-moi » me met en cause, ce « caractère différent du mien « m’énerve, ou bien s’il est admirable, me pousse à la jalousie,… N’attends pas donc demain et fais ce que Jésus te dit : prie, nominalement, pour ceux qui t’énervent, ceux qui te font du mal, qui suscitent en toi la jalousie, ceux que tu n’aimes pas ou qui ne t’aiment pas. « Vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ».
« Jésus, quand tu as été giflé par le serviteur du grand prêtre, tu n’as pas tendu l’autre joue, mais tu as réclamé justice ; réquisitionné pour porter ta croix, Simon a accepté de marcher à tes côtés ; dépouillé de tes vêtements au pied de la croix, tu t’est laissé faire. Comment comprendre et vivre tout cela Seigneur, si tu ne m’y aides ? Que me demandes-tu Seigneur pour aimer comme Toi, sans pour autant devenir un souffre-douleur ? Seigneur, viens à mon aide !
L’Esprit de Dieu nous rend libres dans nos choix, nous rend frères.
Dans la première lecture, «La vie et la mort sont proposées aux hommes, l’une ou l’autre leur est donnée selon leur choix». Ce verset tiré de la première lecture de la liturgie de ce dimanche, pourrait être une illustration des deux Arbres du livre de la Genèse : l’Arbre de la vie et l’Arbre de la connaissance du bien et du mal (Gn 2, 9). Nous ne sommes pas « déterminés » au mal ; le péché n’est pas une fatalité ; mais nous sommes invités à discerner le bien à la lumière de l’Esprit, et à l’accomplir dans la force qu’il nous donne : « Si tu le veux, tu peux observer les commandements, il dépend de ton choix de rester fidèle ». Telle est la Bonne Nouvelle annoncée par le Sage, et réalisée en Jésus, mort au péché, et ressuscité dans la puissance de l’Esprit de liberté et de vie. Car la vraie liberté consiste à pouvoir discerner et choisir ce qui promeut la vie que le Père nous donne et dont il veut nous combler. La Révélation nous enseigne qu’après la rupture du péché, qui avait conduit au triomphe de la mort, cette liberté nous est à nouveau donnée dans la participation à la vie filiale de Jésus (cf. 2 P 1, 4). Tel est le projet de Dieu sur nous, « sagesse tenue cachée, prévue par lui dès avant les siècles, pour nous donner la gloire. Et c’est à nous que Dieu, par l’Esprit, a révélé cette sagesse», avons-nous entendu dans la 2ème lecture. Dès lors, si la vérité de notre condition humaine consiste à vivre uni au Christ, l’union à Jésus par la foi est l’unique chemin qui nous conduit à l’Arbre de vie, qui nous restaure dans une relation filiale avec Dieu, et nous ouvre à la fraternité universelle. On comprend dès lors que loin de vouloir « abolir » les commandements qui balisent notre marche sur le chemin de la liberté et de la vie, Notre-Seigneur est tout au contraire venu « accomplir la Loi et les Prophètes », afin de mettre en pleine lumière la voie qui conduit à Dieu son Père et notre Père, en passant par l’obéissance à sa Parole. Cette suprême sagesse, nous dit Saint Paul, est cependant aux antipodes de « la sagesse de ceux qui dominent le monde», ce terme désignant précisément la part de l’humanité qui refuse l’illumination du Verbe.
Certes la justice humaine, qui s’efforce par tous les moyens de défendre les « droits » des individus, est une valeur précieuse ; pourtant elle est insuffisante aux yeux de Jésus : « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux ». Notre-Seigneur n’a nullement l’intention de rajouter d’autres commandements – on n’atteint pas l’amour en multipliant les préceptes – mais il annonce la nécessité d’un saut qualitatif, qui ne peut se réaliser que dans l’Esprit qu’il va répandre sur toute chair au matin de Pentecôte. Il est remarquable que les exemples cités par Jésus aient tous trait à la violence dans les relations, dont Notre Seigneur dévoile toute l’ampleur : - la colère menace la vie physique du frère ; - l’insulte le blesse profondément dans sa vie psychique ; - la malédiction l’exclut du champ religieux ; - la concupiscence du regard commet déjà intentionnellement l’adultère, qui fait violence à la relation d’alliance nuptiale ; - la répudiation est une violence faite au droit de l’épouse à la fidélité et à la stabilité familiale ; - le serment prononcé à la légère, fait violence à la confiance. La stricte justice se contente de réguler tant bien que mal les formes extérieures de cette violence, mais sans pouvoir ni la déraciner, ni la remplacer par un ordre supérieur, celui de la charité. Seul l’Esprit peut nous donner d’accomplir cette conversion de la violence à la douceur, la patience, la compassion, la tendresse, bref : à l’amour.
Hélas trop souvent nous nous berçons d’illusion quant à la dureté du chemin : les comparaisons de Jésus nous font pressentir la radicalité des renoncements qu’implique une telle conversion : « Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi, car c’est ton intérêt de perdre un de tes membres et que ton corps tout entier ne soit pas jeté dans la géhenne ». L’image du chrétien mutilé mais sauvé nous montre quelle peut être l’ardeur de cette lutte et prévient toute association abusive entre la grâce et la facilité. La grâce de Dieu n’a pas pour objet de nous éviter les résolutions difficiles, les sacrifices, les amputations, mais de les rendre possibles. L’Esprit m’est donné pour pouvoir faire les choix radicaux, arracher de ma vie et jeter loin de moi ce qui m’empêche d’être libre de la liberté des fils, même si ce dont j’ai à me séparer et d’un grand prix à mes yeux. Que pourrions-nous mettre en balance avec la Perle rare, le Trésor unique de la Vie éternelle ? Aussi l’oraison d’ouverture de la liturgie de ce jour ne demande-t-elle pas à Dieu de nous permettre d’observer scrupuleusement tous les commandements, mais « de vivre selon sa grâce », car « Dieu veut habiter les cœurs droits et sincères ».
En effet, la sagesse que « le cœur de l’homme n’avait pas imaginée, et qui avait été préparée pour ceux qui aiment Dieu » n’est autre que l’Esprit Saint, c’est-à-dire la Charité infuse, cette force surnaturelle qui nous permet de vaincre l’inertie du vieil homme, et de vivre dans la logique de l’amour, c’est-à-dire du primat du don. Les « adultes dans la foi », c’est-à-dire les croyants qui ont engagé résolument le combat avec la partie obscure d’eux-mêmes, et dont la foi est vivante par une charité qui se met en peine, ne sauraient être déçus dans leur espérance, car ils ont déjà part à leur héritage ; ils savent que « les yeux du Seigneur sont tournés vers ceux qui le craignent » pour leur faire grâce au temps voulu et leur « donner part à sa gloire».
La conversion radicale à laquelle nous invite Jésus, implique aussi de reconnaître qu’en Lui nous sommes tous frères, étant fils d’un même Père. Nous ne nous tenons donc jamais seuls devant l’autel : en chacun de nous, c’est le Corps tout entier qui présente son offrande à Dieu. Dès lors, comment notre Père des cieux pourrait-il se réjouir du don de ses enfants, s’ils sont divisés entre eux ? Voilà pourquoi « lorsque tu vas présenter ton offrande sur l’autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande ». Qui de nous est à la hauteur d’une telle exigence? Toutes les interpellations lancées par Jésus sont personnelles ; il n’est pas question de couper la main ou le pied de mon frère, ou de lui arracher l’œil : c’est de mon problème qu’il s’agit.
Puissions-nous discerner dans ces Paroles déconcertantes un appel à oser nous engager résolument sur le chemin de la vraie liberté, celle de l’amour de charité ; et puissions-nous accueillir la force de l’Esprit pour arracher et jeter loin de nous ce qui menace notre participation à la vie divine, notre héritage.








