Comme Eglise, Jésus nous invite à participer à la nouveauté de sa mission messianique.
Après l’épisode de Tyr et Sidon, avec les douze, Jésus s’est retiré dans la région de «Césarée-de-Philippe », ville construite par le tétrarque Hérode-Philippe près des sources du Jourdain, et ainsi dénommée en l’honneur de l’empereur Auguste. Jésus a-t-il voulu susciter la reconnaissance de son identité messianique sur l’horizon de cette cité élevée à la gloire des grands de ce monde, afin de suggérer l’antagonisme irréconciliable entre le Royaume de son père et les Empires d’ici-bas ? Ou bien a-t-il choisi ce lieu paradisiaque où l’eau coule en abondance et où la végétation est luxuriante, pour signifier que l’accueil de la révélation donne accès à la nouvelle création ? Peut-être faut-il conjuguer les deux interprétations : Jésus pourrait en effet suggérer par ce choix géographique, que l’on n’accède au nouvel Eden qu’en renonçant aux fastes d’ici-bas ?
Césarée était dite « de Philippe » : ce prince avait entrepris de reconstruire la ville à grands frais. Ce contexte convient particulièrement à la déclaration de Jésus à Pierre… Elle convient à cause de l’image des bâtiments qui s’élèvent sur des pierres de fondation, bien entendu. Mais surtout à cause de la démarche même du chantier. Sur les bases d’une ville ancienne, une ville nouvelle se dresse. Cette nouveauté met en relief celle que Jésus nous apporte. Les témoignages que rapportent les disciples en témoignent : spontanément, nous sommes tournés vers le passé, comme celui de cette ville qui n’est plus. Nous n’avons pas les ressources intérieures nécessaires à imaginer la nouveauté du Christ. Jean-Baptiste, Elie, Jérémie,… de grands prophètes certes, les plus grands certainement, mais des hommes du passé. Un passé regretté, mais un passé révolu.
Le seul lien de ces hommes du passé avec le monde à venir est leur retour, que les hommes attendaient. Jean-Baptiste, Elie, ou Jérémie devaient en effet revenir. Leur « esprit », pour être précis. C’est-à-dire l’Esprit qui les animait, l’Esprit de prophétie, l’Esprit de Dieu. Les hommes du temps de Jésus attendaient donc un des disciples de ces prophètes fameux, un prophète qui comme eux serait parfaitement docile à l’Esprit de Dieu. Cette attente est belle, mais elle est pauvre. L’homme qui doit venir de la part de Dieu ne peut être, dans l’imagination des hommes, qu’un prophète. On parle bien du Messie, mais on peine à le définir. La grandeur et la fidélité de Dieu se lit pourtant dans cette attente. Dieu ne la décevra pas : Jésus, pour le moins qu’on puisse dire, est fidèle à l’Esprit de Dieu, il est prophète.
Mais cette réalisation devient une invitation à entrer plus avant dans le mystère, à entrer dans la vraie nouveauté. Pierre fait ce pas. Il parle en son nom propre et la perfection de sa réponse en fait notre modèle de foi. Jésus n’est pas désigné par Pierre seulement comme un prophète, comme un pasteur, comme un serviteur de Dieu, comme fils de Dieu, mais comme « le Messie, le fils du Dieu vivant ». Pierre voit plus loin que ce que lui montre la cohérence avec les hommes du passé. Pierre a laissé l’Esprit d’unité ouvrir ses yeux et il a vu le visage du Christ dans celui de Jésus.
« Le Fils de l’homme, qui est-il, d’après ce que disent les hommes ? » La question introductrice semble relever d’un sondage d’opinion ; en terme médiatique nous pourrions traduire : « où en est ma cotte de popularité ? » De fait les disciples répondent en se référant à ce qu’ils ont pu entendre autour d’eux dans les murmures de la foule émerveillée par les miracles du Rabbi : « Pour les uns, il est Jean Baptiste ; pour d’autres, Elie ; pour d’autres encore, Jérémie ou l’un des prophètes ». Le point commun entre toutes ces propositions, est qu’elles se réfèrent toutes à des personnages du passé. Réflexe spontané des masses qui occultent la nouveauté du message et des interventions de Jésus, en tentant de les renvoyer à du déjà vu et déjà connu. Ainsi nous sommes souvent, nous qui sommes habitués à entendre les mêmes choses : « ni Yezu ku kiyaga » (Jésus au bord de /sur la mer), disons-nous pour dire que nous avons entendu mille et une fois les mêmes épisodes. Ils ne nous disent plus rien, ou presque. Il est toujours rassurant de se dire que ce Rabbi n’apporte somme toute rien d’original, mais ne fait que répéter ce qui s’est déjà dit par le passé : cela permet d’éluder la question d’une véritable conversion.
Mais une telle interprétation de la Personne du Christ se méprend totalement sur son identité et sa mission ; car Jésus n’est pas venu pour redire, mais pour accomplir ; il n’est pas venu pour prolonger une histoire ancienne, mais pour ouvrir des temps nouveaux. Il ne se contente pas de faire écho aux enseignements des Rabbis de la tradition ancestrale, mais il ouvre une brèche vers un au-delà que l’homme ne pouvait même pas pressentir – et encore moins atteindre – par lui-même. Plus encore qu’une doctrine, c’est un chemin que Jésus déploie devant nous ; un chemin sur lequel il passe en premier pour rejoindre le Père, entraînant à sa suite ceux qui ont pressenti la radicale nouveauté de son enseignement et qui lui font confiance.
Lorsque Simon proclame que Jésus est « le Messie, le Fils du Dieu vivant », son affirmation n’est vraie qu’à condition de donner à ces termes une signification radicalement nouvelle, qui correspond à Jésus seul, mais qui ne sera révélée qu’au matin de la Résurrection. Simon (qui sera Pierre) vient en effet de manifester son ouverture à la grâce d’en haut : ce qu’il vient de proclamer n’est pas le vestige de son catéchisme d’enfance, ni le fruit d’un raisonnement humain. Mais il s’agit d’une véritable confession de foi, c’est-à-dire de l’adhésion, à travers des mots connus, à une réalité inconnue, radicalement nouvelle, que Simon a pressentie à la lumière de la grâce, en la Personne de son Maître.
Cet accueil de l’action de l’Esprit Saint, fait de Simon un homme nouveau : il est désormais bien plus que le fils de Yonas ; car un autre s’est joint à lui : le Père de Jésus, qui vient de parler par sa bouche. Par cette intervention divine, Simon est élevé au-dessus de sa simple hérédité naturelle, au-dessus de la « chair et du sang » : il participe désormais à la filiation de Jésus dans l’Esprit. Cette nouvelle généalogie est confirmée par le don d’un nom nouveau : Simon devient « Pierre ». Or ce nom n’est rien de moins qu’un titre messianique : la pierre, le rocher, est une des dénominations par lesquelles la Bible désignait le Christ à venir. Ainsi donc la foi naissante de Simon l’unit d’emblée à son Maître, au point de le rendre participant à son identité et à sa mission. Le ministère des « clés du Royaume » qui lui est confié est également un pouvoir messianique : seul le Christ enseigne, condamne et absout avec l’autorité de Dieu son Père. Ce qui ne signifie pas que celui-ci se plie désormais aux caprices de Pierre et de ses successeurs, mais bien plutôt qu’il s’engage à leur accorder une grâce particulière de discernement, de manière à ce que leurs décisions correspondent à ses desseins.
Ce pouvoir inouï est conféré non seulement à Simon-Pierre et à ses successeurs – qui l’exercent d’une manière paradigmatique – mais il le sera bientôt à tous ceux qui suivent le Christ (Mt 18, 18), c’est-à-dire à l’Eglise entière. Tous, si nous confessons que le Christ est « la pierre angulaire rejetée par les bâtisseurs mais choisie par Dieu » (Mt 21, 42), nous recevrons une « caillou blanc, portant gravé un nouveau nom » (Ap 2, 17). Tous nous sommes appelés à devenir des pierres vivantes de l’édifice de Dieu (1 P 2, 4-6) – à condition de nous laissons équarrir par l’Esprit. Alors nous pourrons aller contre toutes les puissances du mal comme nous le dit littéralement Matthieu en ces termes : « même les force de l’Hadès n’auront pas de force contre elle », c.à.d l’Eglise. Il ne s’agit donc plus d’une Eglise qui reste à la maison d’où elle se défend contre des attaques, mais celle qui sort vers les périphéries de la vie, comme nous le dit le Pape François, pour arracher les hommes à ce qui les emprisonne : la drogue, l’alcoolisme, l’adultère, la corruption, les massacres, etc. Celui/celle qui fait partie de cette Eglise ne peut plus se contenter de dire : Dieu merci, je ne suis pas comme eux, je me garde fidèle, je fais de mon mieux… Il/elle n’aura pas le cœur tranquille tant qu’il y en aura encore qui sont enchaînés par ces maux. C’est une invitation faite à moi. Comment est-ce que le l’accueille et la mets en pratique ?
« Seigneur, par la foi, tu ouvres devant nous une histoire radicalement nouvelle ; tu nous invites à ta suite sur un chemin qui nous fait quitter ce monde ancien et nous donne accès dès à présent à la nouveauté du Royaume. La seule exigence, est que nous nous nourrissions de ta Parole, et que nous consentions à l’action transformante de ton Esprit, afin d’entrer chaque jour davantage dans la compréhension de “la profondeur de ta richesse, de ta sagesse et de ta science” (2ème lecture). Donne-nous de ne pas être des enfants timorés ou ingrats, mais d’oser risquer notre vie en réponse à ton appel, “car tout est de toi, et par toi, et pour toi. A toi la gloire pour l’éternité ! Amen” »
Comment le Pape François réveille le géant endormi de l’Eglise : les laïcs
Lors de son voyage en Corée du Sud, il aura béatifié 124 martyrs… Tous des laïcs !
Samedi 16 août, près d’un million de Coréens ont été témoins de la véritable révolution que conduit le pape François au sein de l’Eglise catholique : les 124 martyrs coréens, tués en haine de la foi entre 1791 et 1888, que le pape a béatifiés au cours d’une messe célébrée à la Porte de Gwanghwamun à Séoul, ont un point commun, caractéristique : ils n’étaient ni prêtres ni religieux ; ils étaient tous laïcs. Certains n’avaient même jamais vu un prêtre de toute leur vie.
François, un pape « anticlérical » ?
Après les Journées Mondiales de la Jeunesse à Rio de Janeiro, et son pèlerinage en Terre Sainte, François est venu jusqu’à ces latitudes pour présenter le message que lance à toute l’Eglise l’évangélisation de la Corée: une Eglise fondée par des laïcs et arrosée du sang des laïcs. Dans un certain sens, François est un pape « anticlérical ». Certes, sa vie et ses paroles (il suffit de lire ses homélies) témoignent de la valeur irremplaçable du sacerdoce. Cela étant, son enseignement n’est pas du tout “clérical”: il n’attribue pas, ni aux évêques ni aux prêtres, un rôle qui ne leur corresponde pas dans la vie sociale, ni même dans la vie ecclésiale.
Réveiller un géant endormi
Cinq décennies après le Concile Vatican II, l’Eglise catholique est encore trop « cléricale », trop dépendante de prêtres qui parfois ne se contentent pas de dispenser les sacrements, mais sont aussi des « managers», des gestionnaires d’œuvres ou d’institutions qui conviendraient davantage à des laïcs. La véritable révolution que le Pape François met en œuvre dans l’Eglise n’est pas tant la réforme de la Curie romaine, certes vitale pour le témoignage chrétien étant donné les problèmes de ces dernières années. Elle consiste surtout à réveiller ce « géant endormi », les laïcs. Même la réforme de la Curie romaine tourne autour de cet objectif, comme en témoigne le rôle essentiel que le Pape a conféré aux laïcs dans la gestion économique du Saint-Siège.
Une église de Corée fondée sans prêtre
En ce sens, l’origine de l’Eglise de Corée est un message d’une actualité prophétique : le Pape visite une église qui a été fondée sans un seul prêtre et représente aujourd’hui l’une des communautés les plus dynamiques du continent asiatique, avec plus de 100 000 baptêmes adultes par an. Lorsque le premier prêtre missionnaire, venu de Chine, arriva en Corée en 1794, il y trouva déjà 4 000 baptisés, qui avaient reçu le baptême des mains de laïcs. Les premiers catholiques du pays étaient des hommes de culture, qui avaient pris connaissance des textes bibliques et chrétiens traduits en chinois par des missionnaires occidentaux à Pékin, en particulier par le père jésuite Matteo Ricci.
Une vision fondée sur l’égalité homme-femme
Parmi eux se trouvait Lee Seung Hun, un fonctionnaire coréen qui se rendit de Corée, état vassal de l’empire, à Pékin, en 1784. Durant son voyage dans la capitale chinoise, il entra en contact avec les missionnaires, leur demanda le baptême, ainsi que des livres religieux pour nourrir la foi de ses amis coréens qui découvraient alors le christianisme. De retour dans son pays natal, il baptisa les autres membres du groupe, qui à leur tour baptisèrent les Coréens qui découvraient dans la figure de Jésus, le Fils de Dieu. Un cas unique dans toute l’histoire du catholicisme ! Dix ans plus tard, l’évêque de Pékin leur enverra le premier prêtre chinois, afin qu’ils puissent enfin célébrer l’Eucharistie. Très vite, la vision chrétienne de l’homme et de la femme, fondée sur l’égalité qui heurtait les enseignements de Confucius fondés sur la division en classes, et donc avec une dignité différente, conduisit à la persécution des chrétiens.
Un des facteurs majeurs ayant déclenché cette persécution aura été l’opposition du catholicisme au culte confucéen des ancêtres en Corée, perçu comme une idolâtrie par l’Eglise, car remplaçant la divinité dans la tradition de l’Eglise. Dès lors, le régime coréen considéra le christianisme comme un « culte maléfique », une secte détruisant les relations humaines et l’ordre moral traditionnel.
L’extermination totale des chrétiens
En 1802, le roi de Corée promulgua un édit d’Etat par lequel il ordonnait l’extermination des chrétiens, l’unique solution pour étouffer cette graine de folie, comme était perçu le christianisme. Le premier et unique prêtre fut tué. Mais, en pleine persécution, ces laïcs continuèrent à évangéliser leur pays, au prix de leur vie. Selon des sources locales, dans les persécutions des catholiques de Corée, sont morts plus de 10000 martyrs. Parmi eux figurent les nouveaux béatifiés proclamés par le pape, Paul Yun Ji-Chung et 123 de ses compagnons. Appartenant à une famille noble coréenne, Paul en découvrant Jésus, le Fils de Dieu, a refusé de rendre le culte aux ancêtres. Pour cette raison, à la mort de sa mère, il a refusé de l’enterrer dans le rite traditionnel, mais selon le rite chrétien. Cela conduisit les autorités à ouvrir une enquête, qui allait donner lieu à une grande persécution, appelé la persécution de Sin-HAE. Paul est mort martyr en 1791.
Martyrs et prophètes de l’Eglise du XXIe siècle
Et maintenant ces martyrs sont les prophètes de l’Église du XXIe siècle, selon le pape François, car ils montrent comment les laïcs mettent au centre de l’Eglise Jésus-Christ et la fraternité des enfants de Dieu, née du baptême. Ces laïcs et martyrs, a expliqué le Pape, « nous rappellent de mettre le Christ au-dessus de tout, et de voir tout le reste en ce monde en relation avec lui et avec son Royaume éternel. Ils nous provoquent à nous demander s’il y quelque chose pour laquelle nous serions prêts à mourir ». En outre, ils nous enseignent que leur témoignage au Christ est manifesté « par l’acceptation de l’égale dignité de tous les baptisés », qui « défiait les structures sociales rigides de leur temps ». « Leur exemple a beaucoup à nous dire, à nous qui vivons dans des sociétés où, à côté d’immenses richesses, grandit silencieusement la plus abjecte pauvreté; où le cri des pauvres est rarement écouté ; et où le Christ continue à appeler, nous demandant de l’aimer et de le servir en tendant la main à nos frères et sœurs dans le besoin ».
C’est là la révolution que le pape François introduit, celle d’une Eglise capable de dépasser la « cléricalisation » des laïcs et la « laïcisation » des prêtres. Une Eglise dans laquelle le « géant endormi », les laïcs, deviennent protagonistes de l’évangélisation, à travers le témoignage de leur vie quotidienne.
Traduit de l’édition hispanophone d’Aleteia par Elisabeth de Lavigne (ALETEIA)
Etre chrétien, c’est croire en la « justice » de Dieu et son « salut » pour tous les hommes.
En ce 20ème dimanche du temps ordinaire, la succession chronologique des trois lectures est pleine d’enseignement qui nous demandent de revoir notre façon de considérer les personnes. L’oracle prophétique qui nous est d’abord rappelé devrait irriter, sinon choquer les Juifs après l’exil. Voilà un peuple qui avait une conscience de son élection et qui venait de subir les pires outrages de la part de ses ennemis et auquel le prophète annonce que le Dieu d’Israël accueillera dans on Temple les étrangers qui seront devenus ses serviteurs. Un demi millénaire plus tard l’apôtre des Gentils (païens) Paul mettra en garde les chrétiens de Rome contre le complexe de supériorité que pourrait leur inspirer leur conversion là l’Evangile, comparée à la « désobéissance des fils d’Israël ». Et le tout s’illumine d’une lumière nouvelle dans l’Evangile où Jésus exauce la prière d’une cananéenne, descendante de ceux qui voulaient empêcher au peuple de Dieu de s’établir dans la terre promise, et ainsi Jésus ouvrant une brèche que l’Eglise apostolique ne cessera d’élargir. En effet, elle CATHOLIQUE (universelle) par vocation, cherchant d’embraser et embrasser toutes les cultures en en assumant ce qu’elles ont de meilleur. Quelles sont les valeurs de notre monde moderne qui attendent d’être assumées par l’Evangile ?
Ainsi donc, la liturgie de ce jour nous interpelle non seulement sur nos divergences religieuses, mais également sur nos innombrables exclusions au nom de nos différences, que nous ne parvenons pas à intégrer. Depuis que le péché est entré dans le monde, ces différences sont perçues comme des menaces, qu’il faut à tout prix éliminer. Le geste de violence meurtrière de Caïn n’a cessé de se reproduire tout au long de l’histoire : que de sang versé par jalousie envers la bénédiction divine reposant sur le prochain, dans l’oubli de celle qui repose sur nous. Que de jalousie dans nos cœurs ! Certes Israël avait reçu de Dieu une mission particulière en tant que fils aîné parmi les peuples ; mais cette élection – comme toute élection – implique aussi la responsabilité de partager le don confié. Le Seigneur distribue ses grâces entre tous, afin que tous puissent participer au service du bien commun en partageant ce qu’ils ont reçu. Tout don se pervertit lorsqu’il est approprié d’une manière individualiste pour nourrir la vaine gloire ou le pouvoir de celui qui l’a reçu.
Dans l’Evangile que nous avons entendu, Jésus vient d’avoir une controverse musclée avec les pharisiens sur la notion de « pur et impur » telle qu’elle ressort de « la tradition des anciens ». Comme il a « scandalisé » ses interlocuteurs (Cfr Mt 15, 12), Jésus se retire donc prudemment dans la région de Tyr et de Sidon, terre « impure » par excellence où ses détracteurs ne le suivront pas. Sans doute veut-il faire le point avec ses disciples – élevés à la synagogue, c’est-à-dire à l’école des pharisiens – sur son enseignement quelque peu anticonformiste, pour ne pas dire révolutionnaire. Tout porte à penser que la rencontre avec la femme syro-phénicienne prolonge la réflexion sur les conceptions légalistes concernant la pureté. En fait Jésus se rend à un rendez-vous : l’heure est venue d’accomplir la pédagogie divine concernant les rapports entre Israël et les païens. Et pour être sûr que les témoins puissent dégager le sens de l’événement, le Christ va se situer explicitement dans la lignée prophétique, dont il va porter à terme les enseignements sur ce sujet.
La Cananéenne dont parle l’Evangile appartient au peuple chassé de la Terre que Dieu avait donné à Israël. Elle descendante des anciens ennemis de la réalisation du projet divin sur Israël. Quels sont mes anciens « ennemis » ? Evidemment si je ne les considère pas encore ainsi !! La prière qu’elle adresse à Jésus témoigne cependant d’une étonnante connaissance de la tradition juive : le titre « Seigneur, fils de David » suggère même une ébauche de foi, comme le confirme sa demande, puisqu’elle attend de Jésus qu’il prenne autorité sur le démon qui tourmente sa fille, ce qui est un pouvoir proprement divin. En feignant ignorer la prière de cette femme, puis en repoussant sa demande sous prétexte qu’il n’est « envoyé qu’aux brebis perdues d’Israël », Jésus adopte dans un premier temps le comportement des prophètes anciens. Ceux-ci s’adressaient en effet exclusivement au peuple élu, qu’ils étaient chargés de ramener en priorité le dans la fidélité à l’Alliance. Paul lui-même, dans ses voyages missionnaires, s’est d’abord adressé aux Juifs. C’est par leur désobéissance qu’il s’est tourné vers les païens. Jésus n’a pas non plus été bien accueilli par tous les siens, en commençant par les responsables du culte.
Le silence de Jésus a sans aucun doute également une portée pédagogique il veut obliger ses disciples à s’interroger : cette femme païenne, habitant en terre étrangère, mais témoignant par sa foi naissante qu’elle est visitée par Dieu, est-elle « impure » en raison de son appartenance raciale, ou au contraire, faut-il juger de sa « pureté », c’est-à-dire de la qualité de sa relation à Dieu à partir de « ce qui est sorti de sa bouche et qui provient de son cœur » (Mt15, 8) ? Une autre leçon pourrait être illustrée par l’exemple d’un barrage : en montagne, le barrage semble arrêter les eaux…mais provoque leur montée jusqu’à ce qu’elles soient capables de produire des prodiges. Ainsi, l’expression de la foi de la cananéenne est montée : la voici qui se prosterne et qui appelle Jésus, comme dans une invocation liturgiques dont ne sont pas capables beaucoup de juifs : Seigneur, viens à mon secours. Nos épreuves nous aident-elles à faire monter le niveau de notre relation avec Dieu ? Ou au contraire, nous sombrons dans le découragement !
A vrai dire, les disciples ne semblent pas avoir perçu le problème : leur seul souci est que le Maître donne au plus vite « satisfaction » à cette femme, pour couper court à une situation franchement embarrassante. Pensez donc : un Rabbi juif poursuivi par les cris d’une païenne : quel scandale ! Si les chefs religieux apprenaient cela à Jérusalem, ils auraient beau jeu de le diffamer. Autrement dit, les disciples demeurent tout aussi enfermés dans leur a priori et leur formalisme religieux que les pharisiens qu’ils redoutent. Tout comme la Samaritaine, cette femme cananéenne a perçu intuitivement le mystère de la personne du Christ. Elle sait bien que le pain de sa Parole est destiné aux enfants d’Israël, puisque « le salut vient des Juifs ». Mais elle a deviné que ces enfants font preuve de bien peu d’appétit pour la nourriture que Jésus leur offre en abondance : le Rabbi ne viendrait pas en terre païenne s’il ne fuyait pas ses coreligionnaires. Aussi ajoute-t-elle avec assurance : « les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres » – le terme « petits chiens » ne désigne pas les chiens errants, objet de mépris, mais les animaux domestiques qui jouissaient de la faveur de leur maître.
Jésus jubile donc : « Femme, ta foi est grande ». Par sa disponibilité à l’action de l’Esprit Saint, la femme syro-phénicienne accède au même héritage que les fils d’Abraham : « héritière de Dieu, héritière avec le Christ », elle dispose en son nom propre de la victoire du Seigneur sur le démon. Elle préfigure ainsi la multitude des païens convoqués eux aussi à la Table du Royaume, conformément à la promesse que Dieu prononça par la bouche du prophète Isaïe : « Les étrangers qui se sont attachés au service du Seigneur pour l’amour de son nom et sont devenus ses serviteurs, je ferai bon accueil à leurs holocaustes et à leurs sacrifices », comme nous avons entendu dans la 1ère lecture. Certes, « le salut vient des juifs », mais il ne leur est pas réservé : la « justice » de Dieu et son « salut » sont pour tous les hommes. Tous sont appelés au bonheur dans la maison de l’unique vrai Dieu, dont Jésus nous révèle le visage de Père. Désormais les portes du Royaume ne s’ouvrent plus par la circoncision, mais par la foi au « Seigneur, fils de David.
« Père très saint, réveille en nous la conscience de tes dons et de la responsabilité qui en découle pour nous qui en sommes bénéficiaires. Ne permet pas que nos peurs ou nos jalousies fassent obstacle à ton dessin de salut. Ouvre nos yeux sur nos complicités avec l’indifférence et l’égoïsme de ce monde, et donne-nous de dénoncer avec courage les attitudes d’exclusion préconisées autour de nous. »











