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Avent : Dieu vient à notre rencontre dans les déserts de notre vie.
L’humanité d’aujourd’hui aspire à un monde plus juste que l’actuel, mais il faut pour cela accepter de se mettre en jeu, de se mettre en marche. Aux Juifs déportés en Babylone, un prophète donne cette assurance : oui, le retour est à la portée d’espérance, mais c’est Dieu qui prendra la tête de son peuple meurtri et pardonné, en écartant tous les obstacles de la route. La voix que nous écoutons dans le « consolez mon peuple » et qui crie en disant : « dans le désert, préparez le chemin du Seigneur » veut assurer que le Seig
neur n’abandonne jamais les siens, même quand tous les vents semblent contraires. En effet, le désert est un lieu sans références, om l’on se perd facilement. Pourtant, c’est dans le même désert (celui de nos inquiétudes et nos incertitudes, nos peurs du lendemain, …) que crie la voie du Baptiste : une voix qui crie dans le désert, dans nos désert. Et c’est la raison pour laquelle Jean le Baptiste reçoit des foules qui l’écoutent. Il ne crie pas dans un désert vide, j’allais dire « un désert qui est désertique », mais s’adresse à un désert qui a sa vie concrète, son histoire, ses peurs et angoisses, ses joies,…
C’est ici alors que nous réussissons à cueillir le message d’Isaïe. Il ne dit pas que c’est « une voie qui crie dans le désert », mais il invite à préparer le chemin du Seigneur « dans le désert ». Il n’est pas dit que cette voie parle dans le désert ! C’est pourquoi le Baptiste, même s’il parle dans le désert, ce dernier n’est plus désert puisqu’il est affolé de personnes qui s’y reconnaissent. Autrement dit, ce désert est le leur, c’est vie qui est touchée, qu’ils confessent leurs péchés et se font baptiser. «Viens Seigneur, et nos déserts refleuriront », les déserts de nos vies ne resteront plus désertiques, mais pourront porter du fruit. Ici alors commence un autre âge, ici commencent une autre vie. Il s’agit d’une nouvelle genèse, et c’est cela qui est le début de l’Evangile de Marc que nous avons entendu.
Le temps de l’Avent est un temps dès lors une période difficile, parce qu’il est un temps des commencements. On leur préfère généralement le temps de la maturité, moins équivoque. Mais puisque l’évangile d’aujourd’hui est le commencement de l’évangile de saint Marc, je vous propose de méditer son tout premier verset : « Commencement de la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ, Fils de Dieu ».
Qui dit commencement, dit nouveauté. Et quand nous disons nouveauté, nous pensons rupture. Puisque ce verset peut facilement être rapproché du premier verset de la Genèse, il nous est facile d’entendre que Jésus est venu inaugurer une nouvelle histoire sainte, une nouvelle création. C’est très vrai. Mais nous ne pouvons occulter que le deuxième verset commence brutalement par « il était écrit », ou « comme il était écrit ». La nouveauté de Jésus se fonde donc sur une continuité avec le passé, que Marc justifie en nous renvoyant à une citation attribuée à Isaïe.
La réalité n’est pas si simple. Il y a en fait dans ce verset trois citations de l’Ancien Testament, qui sont assemblées dans le but de montrer l’unité du projet de Dieu à travers l’Ecriture. La première citation vient d’Exode 23, où Dieu dit qu’il envoie son messager, son ange, préparer et protéger les chemins de son peuple. C’est une parole adressée à Moïse, qui traverse le désert du Sinaï avec son peuple, en direction de la terre promise. Cette parole de la Torah a été portée et méditée, pendant des siècles. Elle été lue et relue. Ce long itinéraire dans le cœur des croyants et dans la bouche des prophètes a conduit à lui découvrir un autre sens, que l’on trouve chez Malachie et Isaïe : « Voici, j’envoie les messagers préparer les chemins devant moi ». En traversant les siècles, à travers la douloureuse expérience de l’exil à Babylone, les prophètes ont compris que ces versets annonçaient la venue au devant de son peuple de Dieu lui-même. Et le messager dont il se fera précéder, c’est Elie, qui représente l’aboutissement du prophétisme, l’annonciateur des derniers temps.
Nous voyons ainsi que le chemin emprunté par le peuple à travers le désert du livre de l’Exode devient, dans le livre d’Isaïe, le chemin que suit Dieu pour rejoindre le temple. La route que Jean doit préparer est donc à la fois la route des hommes et la route de Dieu. Dans cette optique, nous célébrons Noël en Dieu qui vient planter sa tente au sein de son peuple. Que signifie planter une tente, sinon, être toujours prêt à se mouvoir, quand il en est besoin ? Oui, dans nos déserts, nos inquiétudes et incertitudes, dans nos faiblesses, Dieu ne nous abandonne jamais. Il est avec nous dans tous les moments, que le chante l’hymne des laudes du Vendredi du temps ordinaires : temps de violences, jours de faiblesses,…
Voilà dite la densité de l’héritage scripturaire qui nourrit ces commencements de l’évangile. Au temps où nous nous préparons à recevoir le Seigneur de l’Univers chez nous, en nos maisons, saint Marc nous redit que cet événement exige de nous un départ, un exode, qui nous fait quitter nos habitudes pour regarder notre quotidien avec les yeux de Dieu.
La Bonne Nouvelle que nous annonce saint Marc est donc celle d’un renversement. D’une part l’ange de l’exode, devenu au fil des siècles le prophète Elie, prend aujourd’hui les aspects modestes d’un prédicateur dans le désert, rejoignant les foules au cœur de leurs préoccupations. D’autre part, elle annonce celui qui doit venir, celui qui est derrière Jean, mais dont il n’est pas digne de défaire les sandales. Celui qui représente l’aboutissement de l’esprit prophétique s’efface devant celui qui vient et qui est seul à pouvoir donner le Saint Esprit.
Tout rapproche ces deux hommes. Jésus, le nouveau Moïse, est présenté dans la continuité de Jean-Baptiste, le nouvel Elie. Mais tout les éloigne. Celui qui est l’aboutissement du prophétisme n’est que le précurseur. Jean vit seul au désert et se nourrit de plantes, alors que Jésus passera au milieu des foules et s’attablera chez les publicains. Ainsi le Messie qui vient n’est pas le fruit des aspirations humaines, mais il est le don de Dieu par lequel il accomplit la promesse. Le nom de « Fils de Dieu » est en effet celui que lui donnera le centurion au soir de la Passion. L’onction messianique que Jésus va recevoir est celle de la résurrection. Et c’est dans cet événement qu’il sera consacré. Dès les commencements, toute sa vie et son ministère ne sont compréhensibles qu’à la lumière de sa mort et de sa résurrection.
Peut être saisissons-nous mieux à présent la densité du premier verset de l’évangile de Marc. Il dit le commencement de l’heureuse proclamation de l’intronisation de Jésus comme Messie, Fils de Dieu. Comment ne pas alors le proclamer tous haut à ceux qui nous rencontrent ? Pourquoi nous devons-nous laisser voler l’espérance qui est une des caactéristiques du temps de l’Avent? Tenons bon, par contre, Dieu accomplira tout ce qu’il a promis, même quand il semble se retirer, lent à agir, insensible. N’est-ce pas-là l’expérience des Juifs qui voient imminente la fin leur exil?
C’est là le mystère que nous célébrons. C’est là le mouvement intérieur du temps de l’Avent. Il est temps de nous mettre en marche, c’est-à-dire de relire notre histoire sainte. Il nous faut la traverser comme on traverse le désert : en abandonnant tout superflu, tout ce que nous croyons savoir de nous-mêmes et des projets de Dieu sur nous, tout ce que nous pensons avoir reçu de sa main et de nos frères. Alors nous découvrirons mieux le don de Dieu qui s’y cache. Soyons vigilants, c’est dans notre quotidien que Dieu va venir ! Il va surgir subitement pour accomplir la promesse qu’il nous a donnée à lire dans chaque événement de notre vie. Il va manifester sa proximité déconcertante et salutaire. Vivons ce temps de l’Avent comme celui des commencements de notre alliance avec le Seigneur.
Avent: la vie chrétienne est une marche vers une rencontre, dans l’espérance.
Le propre de l’homme, c’est de s’interroger sur le sens de sa vie. A la lumière de l’expérience, il s’efforce de déchiffrer les signes (événements heureux ou non, les rencontres, les paroles et discours, …) qui s’offrent à lui. En ce début d’une nouvelle année chrétienne (liturgique), la parole de Dieu nous présente des croyants qui se sont posé les mêmes questions dans des situations fort diverses : juifs exilés à Babylone, fidèles de l’Eglise de Corinthe, les destinataires de l’Evangile de Marc. A tous ces hommes désemparés, le prophète, l’apôtre Paul et Jésus lui-même adressent un message identique : « Tenez bon, car Dieu est fidèle ! Il vous a aimés en vous comblant de ses dons ; aujourd’hui encore, il vient à votre rencontre ». Oui, un avenir nouveau commence chaque fois que chacun de nous accomplit sa tâche de serviteur comme le portier de l’Evangile. Pour cela, il faut veiller, ne pas s’endormir.
Nous commençons ainsi l’Avent de cette nouvelle année liturgique avec une consigne précise de la part de notre Seigneur : « Veillez ! ». C’est une invitation à être attentif aux signes de la nouveauté chrétienne dans l’attente de son plein accomplissement lorsque notre Seigneur viendra dans la gloire et nous ressuscitera avec lui.
Veiller n’est pas une tâche facile : il faut prendre garde, comme si il s’agissait d’un contexte de combat. La vigilance ne peut se faire sans lutte, effectivement. Veiller pour ne pas succomber aux tentations, et il y en a !! Rendons-nous compte que cet épisode de Marc précède directement le temps de la passion où les apôtres n’ont pas résisté !! En outre, Marc, secrétaire particulier de Saint Pierre, parle du soir, de la nuit et ajoute : « au chant du coq ». Nous sommes à la veille de la passion, où Pierre s’endormira effectivement au lieu de veiller et où le chant du coq lui rappellera qu’il a manqué à la vigilance (Mc 14, 72). Combien il faut prier pour les responsables de l’Eglise, eux qui sont établis veilleurs, sentinelles du peuple de Dieu ! Oui, ils sont aussi faibles, eux aussi !
Le temps de la veille est indiqué aussi comme le temps de la nuit, des ténèbres : une invitation donc à veiller dans nos difficultés qui transforment nos journées en obscurités, garder l’espérance quand tout semble crouler, quand tous les vents semblent contraires… C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière. Comme ça, Isaïe nous dira à Noël : « le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ». Maintenant, nous chantons ainsi : « Peuples qui marchez dans la longue nuit, le jour va bientôt se lever… ». Il faut vivre alors tendu vers ce futur, ce futur qui transfigure le présent.
Toutefois, être tendu vers le futur ne signifie pas s’évader du présent. C’est au contraire mesurer le présent à l’aune de ce futur, c’est anticiper dans l’aujourd’hui ce futur. L’évangile nous invite à entrer dans cette attitude lorsqu’il nous dit que dans l’attente du retour de leur patron les serviteurs doivent rester fixés à leur travail. C’est dans le présent que je trouve le Seigneur qui déjà vient à moi pour me préparer à le recevoir dans toute sa plénitude lorsqu’il reviendra à la fin des temps.
Veiller signifie également garder ardent et vif le désir de la venue du Seigneur. Cela implique de ne jamais se lasser de l’appeler : « Reviens pour l’amour de tes serviteurs et des tribus qui t’appartiennent. Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais, les montagnes fondraient devant toi ». Mais appeler ainsi de toute son âme la venue du Seigneur présuppose que l’on en ait reconnu la nécessité, que l’on se soit rendu compte de notre besoin d’être sauvés, que l’on ait pris conscience de notre condition de pécheurs dont Dieu seul peut nous sauver : « Nous étions tous semblables à des hommes souillés, et toutes nos belles actions étaient comme des vêtements salis… » ; « tu étais irrité par notre obstination dans le péché, et pourtant nous serons sauvés ». En effet, revenus de l’exil, le peuple de Dieu ne ait pas long feu. A la solidarité qui les liait en captivité a succédé le « chacun pour soi » d’une vie facile,… ils ne se sentent plus frères après l’orage. Qu’il est difficile de se libérer ! Il faudrait que Dieu déchire les cieux pour venir cheminer avec son peuple afin qu’il découvre la vraie liberté. Notre cheminement de l’Avent doit nous aider à laisser grandir en nous le désir d’avoir Dieu pour compagnon de nos routes, toujours tourmentés par le doute, par le péché.
Veiller implique encore que l’on ne doute pas de la venue de celui qui nous l’a promis. S’endormir signifierait précisément que nous n’y croyons plus. Nous n’aurions plus aucune raison de veiller. Alors, sur quoi peut bien se fonder cette assurance et cette confiance en la venue de notre Seigneur ? Sur la fidélité de Dieu à ses promesses que nous pouvons déjà voir comme réalisées dans l’histoire du salut que nous livre l’Ancien Testament. Dieu est déjà intervenu en faveur de son peuple comme il le lui avait promis. La 1ère lecture tirée du livre d’Isaïe le proclame. Si elle est un appel à ce que le Seigneur vienne, elle est aussi l’expression d’une espérance dans la réalisation de cette venue qui s’appuie sur tous ces moments où le peuple d’Israël a reconnu son Dieu qui venait jusqu’à lui : « Voici que tu es descendu, et les montagnes ont fondues devant ta face. Jamais, on ne l’a entendu ni appris, personne n’a vu un autre dieu que toi agir ainsi envers l’homme qui espère en lui. »
Toutes ces visites de Dieu étaient en fait des préparations et des annonces de la plus belle et de la plus haute : la venue du Verbe qui est descendu habiter parmi les hommes en prenant chair de notre chair. Nous touchons ici le cœur de la pédagogie de l’Avent : faire mémoire des faits de salut accomplis par Dieu dans l’histoire sainte pour assurer notre cœur qu’il veut tout autant intervenir en notre faveur. La raison ne se trouve pas en nous, en nos mérites, mais en lui qui nous a voulus comme ses enfants, ses fils, son peuple, son héritage : « Pourtant Seigneur, tu es notre Père. Nous sommes l’argile, et tu es le potier : nous sommes tous l’ouvrage de tes mains ». Si Dieu s’est montré fidèle aux promesses faites à son peuple jusqu’à lui envoyer son propre Fils, il se montrera aussi fidèle avec nous, « lui qui nous a appelés à vivre en communion avec son Fils Jésus Christ notre Seigneur » (Cfr 2ème lecture).
Veiller c’est donc espérer. Espérer qu’un jour nous communierons à la vie divine pour toujours au cœur d’une création toute entière transfigurée. Dès à présent, cette espérance doit demeurer le ressort de notre agir contre toute forme d’obstacle ou de découragement. En tant que chrétiens, nous devons croire en notre monde plus que quiconque parce que nous le savons qu’il est destiné à l’éternité.
« Seigneur, durant ce temps de l’Avent qui commence, éduque-nous à l’espérance. Tiens-nous en éveil pour que nous suivions tes chemins dans la joie de ta présence. Alors que l’engloutissement nous guette, ouvre nos mains et nos cœurs à la détresse de tes enfants humiliés. Ainsi, nous attendrons avec confiance le jour du Christ, notre Sauveur.»
« Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait ».
Nous sommes au terme de l’année liturgique. A la fin de chaque année, on est souvent appelé à faire une sorte de bilan pour voir d’où on est parti, et où on est vraiment arrivé. C’est pour cela que les lectures de la solennité du Christ-Roi de l’Univers nous mettent devant les comptes de notre comportement de la vie quotidienne. Je dis bien « quotidienne, puisque, à lire le récit du jugement dernier, nous voyons qu’il y a ceux qui ont fait du bien chaque jour, sans se préoccuper de quoi que ce soit, et qui entendent le Maître dire, et à leur surprise : « chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait ». Rappelons nous de la méditation que je proposais dimanche passé où les deux premiers serviteurs se sont mis au travail comme si de rien n’était, n’étant pas en premier lieu préoccupés des risques et périls de la fortune qui leur avait été confiée. Dans le cas contraire, ceux qui ont omis ces petits gestes sont surpris d’avoir été distraits. Peut-être qu’ils se disent qu’ils n’ont fait du tort à personne ! Mais, il ne suffit pas de ne rien avoir fait de mal, il faut avoir fait quelque chose de bien. Que de péchés d’omission dans notre vie de tous les jours, nous limitant à ne rien faire de mal aux gens, sans pour autant poser de gestes charitables envers ceux qui en ont besoins !
Revenons à notre bilan annuel. Au commencement de l’année liturgique, nous étions invités à abaisser notre regard vers un Enfant déposé dans une mangeoire ; au terme du cycle, nous devons lever les yeux vers celui qui vient avec puissance, le Roi de gloire, le Seigneur des Seigneur, le Juge des vivants et des morts. En effet, il nous dit qu’il vient « dans sa gloire, avec les anges, pour siéger sur son trône de gloire ». En parcourant les Evangiles tout au long de l’année, il nous a cependant fallu nous rendre à l’évidence : Jésus n’entend pas cette royauté à la manière dont nous la concevons : « Vous le savez : les chefs des nations païennes commandent en maîtres, et les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand sera votre serviteur ; et celui qui veut être le premier sera votre esclave. Ainsi le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mt 20, 25-28).
Les lectures de la liturgie de ce jour nous précisent encore les modalités de cette royauté hors de l’ordinaire. Qui donc est ce roi qui va lui-même rechercher la brebis égarée, qui rassemble le troupeau dispersé, qui veille personnellement sur lui, le protège et le délivre ; qui s’occupe de chacune de ses brebis selon son besoin particulier ? (Cfr la 1ère lecture). L’image du roi-pasteur est empreinte d’une sollicitude et d’une tendresse qui tranche avec le mépris hautain affiché par certains de nos dirigeants. Sachons qu’Ezéchiel parle dans un contexte dur : celui de l’exil. La cause avait été les rêves de grandeur et de puissance qui habitaient les rois qu’Israël s’était donnés qui n’ont fait que conduire le peuple vers la captivité. Nous le savons, quand il y a des malheurs qui accablent un peuple, c’est d’abord les plus petits qui en payent le prix. Ces pauvres d’Israël doivent payer les conséquences de cette mauvaise politique des grandeurs. Ezéchiel encourage le peuple meurtri, en envisageant un nouveau régime politique, dont le roi sera Dieu lui-même, pasteur de son troupeau. Le voilà alors proche de son peuple, et qui s’implique en sa faveur ; un peuple dont il prend lui-même soin, « le menant vers les eaux tranquilles et le faisant reposer sur des près d’herbe fraîche », comme nous le dit le psaume responsorial.
C’est donc à la lumière de cette tendresse attentive du pasteur qu’il faut comprendre l’exaltation de la royauté guerrière de celui qui triomphe de la mort après avoir détruit toutes les puissances. L’humilité du Roi vainqueur n’est d’ailleurs pas démentie, puisque sa victoire n’est pas au profit de son exaltation personnelle : nous lisons en effet que lorsque « tout sera achevé, il remettra son pouvoir royal à Dieu le Père », afin que « Dieu soit tout en tous ». Lorsque Jésus exerce le ministère de Juge universel, il parle encore au nom de son Père qui à travers lui prononce la sentence. Quels sont les critères-guides de cette sentence. Aucune allusion à une confession de foi. Ce sont leurs œuvres de miséricorde en faveur des plus petits qui témoigneront pour nous et qui nous pour nous de confession de foi. Quant à ceux qui se déclarent pour le Christ devant les hommes, « il ne leur suffit pas de dire “Seigneur, Seigneur !” pour entrer dans le Royaume des cieux : il faut aussi qu’il fasse la volonté du Père qui est aux cieux » (Mt 7, 21).
Au bout du compte, ce sont donc bien les œuvres de charité qui sont déterminantes, tant il est vrai que « celui qui n’agit pas, sa foi est bel et bien morte » (Jc 2, 17). Or ce qui frappe de prime abord, c’est le caractère « ordinaire » des actions rapportées : nourrir un affamé, vêtir un démuni, accueillir un étranger, visiter un malade ou un prisonnier, rien de tout cela n’est hors de notre portée. Si le service des démunis attire la bienveillance divine, c’est précisément parce qu’il est gratuit : ceux qui en bénéficient auraient en effet bien du mal à nous l’offrir en retour. C’est en cela qu’il entre dans la logique du Royaume, qui est celle de l’amour (nécessairement) gratuit. L’accès au Royaume n’est pas une récompense pour bons et loyaux services ; la pleine communion avec Dieu sera l’accomplissement de ce qui est déjà commencé dans le cœur de ceux qui ont écouté la voix de leur conscience et sont entrés en solidarité concrète avec leurs frères dans le besoin. Oui heureux sont-ils, car les œuvres qu’ils accomplissent ainsi dans l’Esprit de charité, purifient leurs cœurs et leur permettront au jour du jugement de voir Dieu ; et de le voir précisément sous les traits de ceux en faveur desquels ils se sont mis en peine. Le jugement que nous pouvons remettre à plus tard est en réalité un événement permanent. C’est aujourd’hui le jour du jugement. A la fin, nous nous serons jugés nous-mêmes ; Dieu ne fera que dévoiler ce qui était caché dans chacune de nos journées. La vie éternelle est déjà commencée.
Oui, « tout ce que vous avez fait – ou omis de faire – à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ». L’identification entre le Christ et chacun de « ces petits » qu’il appelle « ses frères » est inouïe. Le Fils de Dieu s’est tellement uni à notre humanité, qu’il est personnellement concerné par le sort de chacun d’entre nous. Nous avions souligné que si les bons serviteurs de la parabole de la semaine passée poursuivent généreusement leur travail, c’est tout simplement parce que leur Maître n’a pas quitté la demeure de leur cœur. Cette semaine nous apprenons que non seulement les bons serviteurs que nous devrions être, demeurent en communion d’amour avec leur Seigneur, dans l’Esprit, mais qu’ils peuvent même continuer à le servir physiquement dans chacun de leurs frères, particulièrement les plus démunis.
Ceci révèle donc une incroyable présence de Dieu, une présence du Christ qu’on pense souvent absent et qu’on se met à vivre comme s’il n’existait pas. A l’accomplissent de toute l’Histoire, Jésus va nous la résumer en parlant de lui (qui est l’Alpha et l’Omega de notre histoire !). Dans la multitude de ceux que nous avons rencontrés, Lui seul existait, et surtout en ceux qui avaient besoin de mon intervention charitable : « j’avais faim, j’avais soif, j’étais nu, j’étais malade, j’étais en prison, j’étais étranger, émigré, … », mais aussi, « j’éprouvais l’angoisse et la solitude, j’avais le visage triste et avais besoin de ton sourire et tu m’as donné un peu de ton temps ; le curé cherchait des mamans et des papas pour la catéchèses des enfants, et tu t’es engagé même si cela te prenait du temps et que les enfants n’écoutaient même pas ; mes supérieurs ne savaient plus qui envoyer dans cette zone pastorale ou communauté que tous craignent et je ne me suis pas senti trahi ou abandonné quand on m’y a envoyé ; mes concitoyens avaient besoin d’être bien gouvernés et défendus de la corruption et je me suis engagé en politique, en syndicats,… ». Quel est le bilan que je peux établir alors à la fin de cette année liturgique ? Comment ai-je participé à la royauté du Christ ? Y participer, en effet, c’est lutter avec lui contre toute les puissances du mal : soigner ou visiter les malades, briser la solitude de quelqu’un, épauler ou conseiller un jeune ou un couple inquiet pour son avenir, rendre un peu d’espérance aux familles éprouvées par le deuil,… Quel mal puis-je ainsi combattre ? Ou bien, nous en restons là, en spectateurs, avec la conscience que nous ne faisons rien de mal à personne, comme cet anecdote (en Italien !)
« Dieu notre Père, ton Fils, victorieux du péché et de la mort, règne désormais sur l’Univers. Mais c’est un roi serviteur qui lave les pieds de ses disciples, un berger qui part à la recherche de la brebis perdu. Il est celui qui se présente aujourd’hui à nous sous les traits des frères et sœurs démunis avec lesquels nous cheminons sans les voir. Aide-nous afin que nous décidions aujourd’hui et chaque jour, de notre éternité, car tu ne demeures qu’en ceux qui aiment, c’est-à-dire ceux qui ne ferment pas leur cœur aux appels de détresse, mais acceptent de perdre joyeusement leur vie au profit de ceux qui la réclament. »

